La première fois que j'ai pris le métro vers le Bronx, j'ai serré mon sac un peu plus fort. Je ne suis pas fière de l'admettre. Mais c'est la vérité, et si ce blog sert à quelque chose, c'est à dire les vérités qui dérangent un peu.
J'avais lu les guides. J'avais vu les films. J'avais ce Bronx-là dans la tête : immeubles calcinés, terrains vagues, sirènes au loin. Un décor de série policière. Un endroit qu'on traverse sans s'arrêter, ou mieux encore, qu'on évite.
Ce que j'ai trouvé en sortant à Fordham Road, c'est du soleil sur des façades Art déco, une vieille femme qui vendait des mangues coupées dans un gobelet en plastique, et un silence qui n'avait rien à voir avec l'abandon. C'était le silence de ceux qui n'ont rien à prouver.
Ce qu'on vous a raconté
Le Bronx qu'on nous vend en Europe tient en trois images : les immeubles en feu des années 70, le Yankee Stadium, et une vague menace qu'on ne nomme jamais précisément. Dans les guides français, le borough occupe rarement plus d'un paragraphe. "Le Bronx se visite peu", lisais-je dans un Routard oublié sur une étagère. Sous-entendu : ne vous aventurez pas.
Cette réputation a une histoire. Et cette histoire est vraie, en partie. Dans les années 70 et 80, le South Bronx a brûlé. Pas métaphoriquement. Des propriétaires incendiaient leurs propres immeubles pour toucher l'assurance. Des quartiers entiers se vidaient. Howard Cosell, commentant un match des Yankees en 1977, a prononcé cette phrase devenue célèbre : "Ladies and gentlemen, the Bronx is burning."
Le problème, c'est qu'on a figé le Bronx dans cette phrase. Comme si un borough de 1,4 million d'habitants pouvait brûler éternellement. Comme si rien ne repoussait jamais.
Le Grand Concourse, l'avenue qui a refusé de mourir
Il y a une avenue dans le Bronx qui ressemble aux Champs-Élysées. Je n'exagère pas. Le Grand Concourse a été dessiné en 1909 par Louis Risse, un ingénieur français, sur le modèle exact du boulevard parisien. Quatre voies, terre-plein central, allées plantées d'arbres.
Dans les années 20 et 30, c'était l'adresse la plus convoitée du Bronx. Des immeubles Art déco s'y dressaient comme des promesses tenues. L'Andrew Freedman Home et ses colonnes de calcaire. Le Fish Building avec sa mosaïque de poissons en façade, fantaisie d'un architecte qui refusait l'ennui. Chaque bâtiment racontait l'ambition d'un quartier qui se voyait grand.
Puis le déclin est venu. Puis les années ont passé. Et le Grand Concourse est toujours là.
J'ai remonté cette avenue un samedi matin de printemps. Les façades sont intactes, pour la plupart. Certaines ont été restaurées avec une précision qui relève de la déclaration d'amour. D'autres portent encore les cicatrices, mais elles portent aussi des jardinières aux fenêtres, du linge qui sèche au soleil, des voix qui sortent par les fenêtres ouvertes. La vie, têtue, qui refuse de quitter les lieux.
C'est peut-être la chose la plus new-yorkaise que j'aie jamais vue : un boulevard conçu par un Français, bâti par des immigrants, abandonné par les politiques, et sauvé par les gens qui y sont restés.
1520 Sedgwick Avenue, où tout a commencé
Le 11 août 1973, dans la salle de loisirs d'un HLM du Bronx, un adolescent jamaïcain nommé Clive Campbell a branché deux platines et a inventé le hip-hop.
On le connaît sous le nom de DJ Kool Herc. Ce qu'il a fait ce soir-là, isoler les breaks instrumentaux des disques funk et les enchaîner en boucle pour que les danseurs ne s'arrêtent jamais, a changé la musique mondiale. Sa sœur Cindy avait organisé la fête pour financer ses fournitures scolaires. L'entrée coûtait vingt-cinq cents pour les filles, cinquante pour les garçons.
De cette salle de loisirs au sous-sol d'un immeuble social est sortie la culture musicale dominante de la planète.
Je suis allée voir le 1520 Sedgwick Avenue. C'est un immeuble de briques ordinaire, dans une rue ordinaire, près d'un pont d'autoroute. Aucune file d'attente, aucun touriste. Juste une plaque discrète et le bruit du trafic sur l'Interstate au-dessus.
Il y a quelque chose de profondément juste dans cette modestie. Le hip-hop n'est pas né dans un studio de Manhattan. Il est né dans un quartier que le reste de la ville avait oublié. Et c'est justement parce que personne ne regardait que quelque chose de neuf a pu naître.
Arthur Avenue, le Little Italy que personne ne trouve
Chaque année, des millions de visiteurs se pressent dans Mulberry Street, à Manhattan, pour goûter au "vrai" Little Italy. Ils mangent des pâtes médiocres à des prix absurdes devant des drapeaux italiens accrochés à la va-vite. Pendant ce temps, le vrai Little Italy de New York les attend dans le Bronx, et personne ne vient.
Arthur Avenue, dans le quartier de Belmont, n'a pas besoin de drapeaux. La troisième génération tient encore les commerces. Chez Mike's Deli, on vous coupe la mozzarella à la main et on vous regarde dans les yeux en vous disant que celle-ci, c'est la meilleure de la semaine. Au Bronx Beer Hall, dans le vieux marché couvert, on mange des arancini brûlants en regardant les joueurs de cartes par la fenêtre.
Ce qui rend Arthur Avenue si différent de son imposture manhattanaise, ce n'est pas la qualité de la nourriture, même si elle est incomparable. C'est que personne ici ne fait semblant. Les prix sont ceux du quartier. Les conversations mêlent l'italien et l'espagnol sans que personne n'y prête attention. Et quand vous partez avec votre sachet de cannoli, personne ne vous a dit "Ciao bella" avec un accent du New Jersey.
Si la nourriture de New York dit quelque chose de vous, alors manger à Arthur Avenue dit que vous avez compris l'essentiel : les meilleurs endroits sont ceux qui ne vous attendent pas.
Les jardins que personne n'attend
Voici un fait que personne ne vous dira : le Bronx est le borough le plus vert de New York.
Le jardin botanique s'étend sur cent hectares. Cent hectares de forêt primaire, de serres victoriennes, de cerisiers japonais et de roseraies qui feraient rougir Versailles. J'y suis entrée un mercredi matin de mars, quand l'entrée est gratuite, et j'étais presque seule.
Il y a cette forêt, au cœur du jardin, qu'on appelle Thain Family Forest. Cinquante hectares de bois qui n'ont jamais été coupés depuis que les Lenape y marchaient. En plein New York. Les chênes ont deux cents ans. Le silence y est si complet qu'on entend le ruisseau avant de le voir.
Et puis il y a Wave Hill, plus au nord, face au fleuve Hudson. Une ancienne propriété où Mark Twain et Theodore Roosevelt ont séjourné, transformée en jardins publics. Le matin, quand la brume monte du fleuve et que les Palisades se dessinent de l'autre côté, on oublie dans quelle ville on se trouve.
Le Bronx cache ses trésors avec une discrétion qui force le respect. Comme le Queens que les touristes ne voient jamais, il ne les offre qu'à ceux qui viennent les chercher.
Ce que le Bronx m'a appris
J'ai mis du temps à comprendre pourquoi le Bronx me remuait autant. Et puis un soir, en remontant vers Manhattan dans un métro à moitié vide, j'ai trouvé.
Le Bronx est la preuve qu'on peut être réduit à une histoire qu'on n'a pas choisie, et en écrire une autre. Pas en effaçant la première. Pas en la niant. En la dépassant, sans jamais l'oublier.
Ce borough porte ses cicatrices. Elles sont visibles, si on sait regarder. Mais il porte aussi ses jardins, sa musique, ses nonnos qui font les pâtes à la main, ses gamins qui jouent au basket sous le pont, ses fresques murales qui transforment les murs aveugles en déclarations d'amour.
Comme Harlem et son rythme de réinvention, le Bronx refuse d'être le quartier qu'on vous a décrit. Il se réinvente à sa manière, sans fanfare, sans permission.
Il y a un parallèle que je n'arrive pas à ignorer. Quand je suis arrivée à New York, j'étais moi aussi définie par une histoire que d'autres avaient écrite pour moi. Ce que la ville m'a appris, et le Bronx plus que tout autre endroit, c'est qu'on peut réécrire. Que le chapitre suivant n'est jamais celui qu'on attend.
Si vous ne deviez retenir qu'une chose de tout ce que j'écris sur cette ville, que ce soit celle-ci : les endroits qu'on vous dit d'éviter sont souvent ceux qui ont le plus à vous apprendre.