Les bruits de New York, ceux qui finissent par vous manquer

On vous prévient pour le bruit de New York. Personne ne vous dit que ces sons finissent par devenir les vôtres, puis par vous manquer comme une voix familière.

La première nuit à New York, je n'ai pas dormi. Pas à cause du décalage horaire, pas à cause de l'excitation. À cause du bruit. Les sirènes, d'abord. Pas une, pas deux. Un flux continu, comme si la ville entière était en état d'urgence permanent. Puis les klaxons, longs et colériques, qui montaient de l'avenue en dessous. Et entre les deux, ce grondement sourd, sans source identifiable, qui semblait venir du sol lui-même. New York respire bruyamment, même à trois heures du matin.

J'ai mis des bouchons d'oreilles. J'ai tiré l'oreiller sur ma tête. J'ai maudit cette ville et la personne que j'étais de l'avoir choisie.

Six mois plus tard, c'est le silence qui m'empêchait de dormir.

Le vocabulaire sonore d'une ville

New York possède un langage que personne n'enseigne. Il ne s'apprend pas dans les guides, pas sur les forums, pas dans les films. Il s'apprend par les oreilles, lentement, comme on apprend à distinguer les oiseaux dans une forêt qu'on traverse chaque jour.

Il y a le klaxon court, sec, presque amical. Celui qui dit « le feu est vert, avance ». Il y a le klaxon long, furieux, celui du taxi bloqué derrière un camion de livraison en double file. Et il y a le coup de klaxon impossible à décrire, entre le salut et l'insulte, que les chauffeurs échangent comme une ponctuation dans la conversation permanente de la circulation.

Les sirènes, elles aussi, ont leurs nuances. La police monte vite, redescend, remonte. Les pompiers tiennent la note plus longtemps, avec cette gravité qui vous serre le ventre. Les ambulances oscillent entre deux tons, comme une question qui n'obtient pas de réponse.

Au bout de quelques semaines, on cesse de les entendre. Non, ce n'est pas exact. On cesse de les écouter. Elles deviennent le fond, le tissu sonore sur lequel tout le reste se pose. Et c'est sur ce fond que la vraie musique de New York commence.

Ce que chaque quartier murmure

La première chose que j'ai comprise, c'est que New York n'a pas un bruit. Elle en a des centaines. Chaque quartier possède sa propre signature sonore, aussi reconnaissable qu'un accent.

Greenwich Village, le matin, sonne comme une promesse tenue. Le bruit des machines à espresso derrière les vitrines des cafés. Les roues des poussettes sur les pavés irréguliers de Bleecker Street. Un saxophoniste qui répète derrière une fenêtre ouverte, toujours le même passage, comme s'il cherchait la note parfaite depuis des années.

Chinatown est un opéra. Les voix des marchands qui crient les prix du poisson depuis le trottoir. Le choc métallique des woks dans les cuisines ouvertes. La musique qui sort des postes de radio, nasillarde et lointaine, comme venue d'un autre siècle. Et partout, le mandarin, le cantonais, le fujianese, qui se mêlent dans un flux que je ne comprenais pas mais que j'ai fini par trouver réconfortant.

Harlem parle autrement. Le dimanche matin, le gospel sort des églises baptistes et coule dans la rue comme de l'eau chaude. Les basses des voitures qui passent font trembler les vitres des brownstones. Des conversations s'élèvent depuis les stoops, rires profonds et voix qui portent loin, avec cette générosité sonore que les quartiers plus riches n'ont pas.

Et puis il y a le silence de Central Park. Pas un vrai silence. Un silence relatif, celui qui n'existe que par contraste. Quand on quitte la Cinquième Avenue pour entrer dans le parc, le volume baisse d'un coup, comme si quelqu'un avait tourné un bouton. Les pas s'assourdissent sur la terre battue. Les oiseaux deviennent audibles. Et on réalise, avec un léger vertige, que la ville est toujours là, juste derrière les arbres, qu'on l'entend gronder au loin comme un animal patient.

Les sons qu'on ne remarque qu'en leur absence

Il m'a fallu quitter New York pour comprendre ce que cette ville m'avait appris par les oreilles.

Le premier matin dans le silence d'un appartement parisien, j'ai paniqué. Pas de sirènes. Pas de klaxons. Pas de grondement sous le plancher. Rien que le tic-tac d'une horloge et le bruit d'un voisin qui tirait sa chaise.

J'ai compris ce jour-là que le bruit de New York n'était pas du bruit. C'était une présence. Celle de huit millions de personnes qui vivent, travaillent, se disputent, s'aiment, préparent le dîner, promènent le chien, hèlent un taxi, rient trop fort dans un bar. Le bruit de New York, c'est la preuve que vous n'êtes pas seul.

Et quand il disparaît, quelque chose en vous se sent terriblement seul.

Le métro comme partition

Le métro de New York mériterait un chapitre entier. Chaque ligne a son tempo. La 1, la locale, qui s'arrête toutes les trois rues avec un soupir pneumatique. La A express, qui fonce entre les stations avec un hurlement métallique que vous sentez dans les os. Le grincement des freins à la 14e rue. Le silence étrange entre deux stations quand le wagon passe sous l'East River.

Et les musiciens. Ces gens qui transforment un quai de béton en salle de concert. Le violoniste de la station Union Square qui jouait du Bach à l'heure de pointe, les yeux fermés, indifférent aux milliers de pas qui le frôlaient. Le groupe de doo-wop de la 42e rue, cinq voix sans un seul instrument, qui faisaient sourire les gens les plus pressés de la planète. La chanteuse de gospel du couloir de Times Square, dont la voix était si puissante qu'elle couvrait le bruit des trains.

Je me souviens d'un soir de décembre, sur le quai de la station Atlantic Avenue à Brooklyn. Il faisait froid, le train n'arrivait pas. Un homme a sorti un saxophone ténor de son étui et s'est mis à jouer. Pas pour l'argent, son étui était fermé. Juste pour jouer. Le son remplissait la station comme de l'eau tiède dans une baignoire. Les gens se sont arrêtés de regarder leurs téléphones. Pendant trois minutes, vingt inconnus ont partagé la même musique, le même froid, le même quai. Puis le train est arrivé et tout le monde est monté sans un mot.

C'est ça, New York. Des moments de grâce volés dans le vacarme.

Le bruit de fond de la transformation

Il y a une théorie que j'ai développée seule, sans livre ni expert pour la confirmer. Je crois que le bruit de New York nous change parce qu'il nous force à écouter autrement.

Dans une ville silencieuse, on entend tout. Chaque mot, chaque pas, chaque porte qui claque. L'attention se disperse. À New York, le volume est si élevé que le cerveau doit faire un tri permanent. Il apprend à filtrer, à sélectionner, à se concentrer sur ce qui compte. On développe une sorte d'ouïe intérieure. On apprend à entendre ce qu'on cherche dans le chaos.

Et un jour, sans savoir quand c'est arrivé, on s'aperçoit que cette compétence dépasse les oreilles. On filtre mieux les gens, les situations, les choix. On apprend à entendre les signaux faibles dans le bruit de sa propre vie.

New York ne rend pas sourd. Elle rend attentif.

Ce qui reste quand on ferme les yeux

Je peux, à n'importe quel moment, fermer les yeux et retrouver New York par le son.

Le cliquetis des couverts dans un diner du East Village à sept heures du matin. Le « stand clear of the closing doors, please » du haut-parleur du métro, cette phrase que j'ai entendue des milliers de fois et que je pourrais reconnaître entre mille. Le bruit de la pluie sur un auvent de bodega. Les conversations qui s'échappent des fenêtres ouvertes en été, fragments de vies que vous ne connaîtrez jamais.

Le vendeur de glaces dont la petite musique de boîte à musique résonne dans les parcs le dimanche. Le bruit des patins à roulettes sur l'asphalte de Prospect Park. Le claquement d'un journal qu'on ouvre dans le métro, geste de plus en plus rare, de plus en plus précieux.

Et le silence de quatre heures du matin. Ce moment bref, presque irréel, où New York reprend son souffle avant de repartir. Si vous avez déjà marché dans Manhattan à quatre heures du matin, vous savez de quoi je parle. La ville n'est pas silencieuse, elle ne l'est jamais. Mais elle murmure. Et dans ce murmure, on entend tout ce qu'elle cache le reste du temps.

Ce sont ces sons-là qui me manquent. Pas les monuments, pas les avenues, pas la skyline. Les bruits. Ceux que j'ai d'abord maudits et qui sont devenus, sans que je m'en rende compte, la bande-son de la personne que je suis devenue.