Mon premier café à New York, je l'ai bu debout, dans un gobelet en carton bleu et blanc, au comptoir d'une bodega de la Deuxième Avenue. Il était 6h40 du matin. Le café coûtait un dollar vingt-cinq. Il avait le goût du fond d'une casserole oubliée sur le feu.
Je l'ai trouvé magnifique.
Pas pour son goût, évidemment. Pour ce qu'il représentait. Ce gobelet trop chaud entre mes doigts, cette première gorgée sur un trottoir encore endormi, cette façon dont le vendeur m'avait dit "regular?" sans lever les yeux... j'étais en train de participer à quelque chose. Un rituel silencieux que huit millions de personnes accomplissent chaque matin sans jamais en parler.
Il m'a fallu des mois pour comprendre que le café à New York n'est pas une boisson. C'est un langage.
Le gobelet bleu, ou l'histoire que personne ne raconte
Il y a un objet qui résume New York mieux que la Statue de la Liberté. C'est un gobelet en carton, bleu et blanc, orné de motifs grecs et de l'inscription "We Are Happy to Serve You." L'Anthora.
Créé en 1963 par Leslie Buck, un rescapé de l'Holocauste devenu designer pour la Sherri Cup Company, ce gobelet est devenu le symbole involontaire d'une ville qui buvait son café dans la rue, à toute vitesse, sans chichis. Buck avait dessiné des motifs grecs parce que les diners grecs dominaient la restauration new-yorkaise dans les années 60. Le nom "Anthora" était sa tentative de prononcer amphora.
Un immigrant qui prononce mal un mot grec pour vendre du café à des Italiens, des Irlandais et des Portoricains. Si New York avait un blason, ce serait ça.
À son apogée, la Sherri Cup Company en vendait 500 millions par an. Pas cinq cents. Cinq cents millions. Chaque matin, des mains de toutes les couleurs serraient le même gobelet, buvaient le même café fade et brûlant, marchaient vers le même chaos avec la même détermination.
Le café de bodega n'a jamais été bon. Il n'a jamais eu besoin de l'être. Il était démocratique.
Ce que le comptoir de bodega raconte
Les guides français vous enverront chez Starbucks ou dans un "coffee shop branché de Brooklyn." Les guides français n'ont rien compris.
Le vrai café new-yorkais se boit au comptoir d'une bodega, ces épiceries de quartier ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tenues par des familles yéménites, dominicaines, mexicaines. Le café y est préparé dans des machines qui n'ont pas été nettoyées depuis des lustres. Il coûte un dollar. Il est servi dans un gobelet en polystyrène. Et il a ce goût particulier, légèrement brûlé, légèrement aqueux, qui est devenu pour moi le goût de New York au petit matin.
Quand je décris les matins de cette ville, c'est cette scène qui me revient : le néon de la bodega, le bruit de la caisse, la radio qui joue du reggaeton trop fort pour six heures du matin, et ce premier café qu'on boit comme une prière.
Le comptoir de bodega est le dernier lieu vraiment démocratique de New York. L'avocat en costume croisé et le livreur à vélo y coexistent à six heures du matin, serrés l'un contre l'autre devant une vitrine de muffins suspects, unis par le même besoin de caféine et le même refus de prononcer un mot avant la première gorgée.
On y commande un "regular" (café au lait sucré, ne demandez pas d'autre option) ou un "light and sweet" (davantage de lait, davantage de sucre, personne ne juge). Quand j'ai demandé un espresso dans ma première bodega, le vendeur m'a regardée comme si j'avais commandé un homard.
La troisième vague, ou comment Brooklyn a tout réinventé
Et puis un jour, quelqu'un a décidé que le café new-yorkais méritait mieux qu'un gobelet en polystyrène et un goût de regret.
La "troisième vague" du café a touché New York comme elle a touché Portland, Melbourne et Berlin. Mais ici, elle a pris une forme particulière. Elle ne s'est pas contentée de remplacer le mauvais café par du bon. Elle a transformé le café en expérience, le barista en artiste, et la tasse en objet de contemplation.
Williamsburg a été l'épicentre. Des torréfacteurs comme Toby's Estate et Devoción se sont installés dans des entrepôts reconvertis, avec des plafonds de six mètres, des murs de briques exposées et des baristas qui parlaient de "notes de dégustation" comme des sommeliers. Le café est passé de un dollar à cinq en l'espace d'un quartier.
Il serait facile de s'en moquer. De voir dans cette ère du latte art une gentrification de plus, une manière de transformer un rituel populaire en privilège de classe. Et cette critique est en partie fondée. Quand un café filtre coûte six dollars dans un quartier où les locataires d'origine peinent à payer leur loyer, il y a quelque chose qui ne va pas.
Mais il y a aussi autre chose. Ces nouveaux cafés ont créé quelque chose qui n'existait pas dans le New York d'avant : un espace pour s'asseoir. Dans une ville où chaque mètre carré se monnaie, où le café se buvait debout, en marchant, en courant vers le bureau, soudain il y avait des tables. Des chaises. La permission de rester.
Pour quelqu'un qui venait d'un pays où s'asseoir au café est un droit fondamental, c'était un bouleversement que les New-Yorkais eux-mêmes ne mesuraient pas.
Les cafés qui m'ont changée
Je ne vais pas vous faire une liste. Les listes de "meilleurs cafés" existent par dizaines en français, et elles se ressemblent toutes. Ce que je peux vous raconter, c'est ce que certains murs m'ont appris.
Il y a ce café de l'East Village, au sous-sol d'un immeuble sans enseigne, où j'ai écrit les premières pages de ce qui deviendrait un livre. La lumière y descendait par un soupirail, le WiFi n'existait pas, et le propriétaire, un Ukrainien taciturne, servait le même blend depuis vingt ans sans l'avoir jamais changé. Ce n'était pas un bon café au sens où les magazines l'entendent. C'était le bon café pour ce que j'avais besoin de faire.
Il y a cette terrasse de Carroll Gardens, à Brooklyn, où j'ai compris que les secrets de ce borough ne se livraient qu'à ceux qui savaient s'asseoir assez longtemps. Des mères italiennes passaient avec des poussettes. Des vieux jouaient aux dominos en italien. Le temps y avait une texture différente, plus lente, plus douce. Mon cappuccino coûtait quatre dollars et valait une journée entière de tourisme à Manhattan.
Il y a ce comptoir de Harlem, près de la 125ème, où la serveuse m'appelait "baby" et où le café avait un goût de noisette que je n'ai jamais retrouvé ailleurs. La première fois, j'y suis restée une heure. La dixième fois, elle m'a demandé d'où je venais. La vingtième, elle ne me demandait plus rien. Elle me servait mon regular et me laissait écrire. C'est peut-être la définition la plus juste de l'appartenance : le moment où on arrête de vous poser des questions.
Ce qu'un Français comprend du café new-yorkais
En France, le café est un lieu. À New York, c'est un acte.
Cette distinction paraît anodine. Elle est fondamentale. En France, on "va au café." On s'installe. On regarde passer les gens. Le café est un théâtre social, une institution, un droit. On peut commander un expresso et rester trois heures. Le serveur ne vous regardera pas de travers. Le café lui-même, la boisson, est presque secondaire.
À New York, le café est un carburant. On le prend "to go." On le boit en marchant, d'une main, tandis que l'autre tient le téléphone. On ne s'assied pas. On ne traîne pas. Le café est un verbe : "Let me grab a coffee." On l'attrape. Comme on attrape un taxi, une opportunité, un instant volé entre deux urgences.
Quand je suis arrivée, cette attitude me choquait. Je trouvais ça brutal, cette façon de réduire un rituel à un réflexe. Où était le plaisir? Où était le temps?
Il m'a fallu un an pour comprendre que le "coffee to go" dit quelque chose de vrai sur cette ville. New York ne s'arrête pas. Si vous voulez participer, vous apprenez à boire en marchant. Ce n'est ni mieux ni pire que la terrasse parisienne. C'est une autre façon de vivre, portée par une urgence que l'Europe ne connaît pas, ou a choisi d'oublier.
Et puis, lentement, j'ai fait ce que New York m'a toujours forcée à faire : j'ai trouvé mon propre chemin entre les deux. Un espresso debout au comptoir le matin, à l'européenne. Un café glacé en marchant l'après-midi, à l'américaine. Et le dimanche, cette chose impossible que New York offre à ceux qui la cherchent : un café sans urgence, dans un coin de lumière, avec un livre et nulle part où aller.
Ce que le café révèle
Les cafés de New York sont des confessionnaux à ciel ouvert.
Asseyez-vous assez longtemps dans n'importe lequel d'entre eux, et vous verrez : des scénaristes qui réécrivent la même scène depuis trois heures. Des couples qui se retrouvent ou se quittent. Des solitaires qui lisent avec une concentration féroce. Des inconnus qui se parlent parce que la table est petite et que le coude de l'un a touché le journal de l'autre.
Ce qui me touche dans le café new-yorkais, ce qui me touche encore après toutes ces années, c'est qu'il est le seul endroit de cette ville où la solitude n'est pas un stigmate. On peut être seul au café sans être seul. C'est un espace suspendu, entre le privé et le public, où les règles habituelles de New York ne s'appliquent plus tout à fait.
Si la nourriture de New York dit quelque chose de vous, le café que vous choisissez dit tout le reste. Dites-moi où vous buvez votre premier café du matin, et je vous dirai qui vous êtes en train de devenir dans cette ville.
Car c'est peut-être la leçon la plus inattendue que le café m'a enseignée ici. En France, le café est un lieu où l'on reste soi-même. À New York, c'est un lieu où l'on se transforme. On y entre avec une idée et on en sort avec une autre. On y entre étranger et on en sort, un gobelet bleu et blanc à la main, un tout petit peu plus new-yorkais qu'avant.