Chelsea, le quartier qui a fait un jardin de ses ruines

Sous les galeries et la High Line, Chelsea cache l'histoire d'un quartier qui a refusé de raser ses ruines. Il a choisi d'y faire pousser des jardins.

Il y a des quartiers de New York qui se donnent à vous dès la première visite. Chelsea n'est pas de ceux-là.

La première fois que j'ai remonté la Dixième Avenue vers la 26ème rue, un samedi de mars où le vent arrivait de l'Hudson comme une gifle froide, je n'ai rien vu de remarquable. Des immeubles bas, quelques parkings, un garage automobile avec une enseigne à moitié éteinte. J'ai failli faire demi-tour.

Ce n'est que plus tard, en poussant la porte d'une galerie dont la façade ne payait pas de mine, que j'ai compris. Chelsea ne se montre pas. Chelsea se mérite.

Ce que les pavés racontent

Il faut savoir une chose sur ce quartier coincé entre la Huitième Avenue et l'Hudson, entre la 14ème et la 34ème rue. Pendant plus d'un siècle, c'était le ventre de Manhattan. Le vrai ventre, pas la métaphore. Les entrepôts frigorifiques du Meatpacking District, les quais où arrivaient les marchandises du monde entier, les voies ferrées surélevées qui acheminaient les denrées jusqu'aux marchés de la ville.

Les pavés de Gansevoort Street portent encore la mémoire de cette époque. Inégaux, glissants quand il pleut, hostiles aux talons. Si vous marchez dessus tôt le matin, avant que les boutiques de créateurs n'ouvrent leurs portes vitrées, vous pouvez presque sentir l'odeur fantôme du sang et de la sciure.

Je dis ça sans morbidité. Il y a quelque chose de profondément honnête dans un quartier qui n'a pas gommé ses traces.

La High Line, ou comment ne rien démolir

Tout le monde connaît la High Line. Peu de gens connaissent son histoire vraie.

Une voie ferrée surélevée, construite dans les années 1930, qui serpentait entre les entrepôts pour livrer de la viande, du lait, des produits manufacturés. Quand les camions ont remplacé les trains dans les années 1980, la ligne a été abandonnée. Pendant vingt ans, personne n'y a touché.

Les herbes sauvages ont poussé entre les rails. Des fleurs dont personne ne connaissait le nom se sont installées, sans permission, dans les fissures du béton. La ville voulait tout raser.

Deux habitants du quartier, Joshua David et Robert Hammond, ont eu une idée folle. Pas démolir. Transformer. Garder les herbes sauvages, garder les rails, et bâtir un parc suspendu à dix mètres du sol, entre les immeubles. L'inspiration venait de Paris, de la Promenade plantée du 12ème arrondissement. Un détail qui, pour une Française, rend la chose encore plus émouvante.

La première fois que j'ai marché sur la High Line, c'était en avril. Les graminées dorées ondulaient le long des anciens rails rouillés. Des bancs en bois semblaient posés là comme des invitations. Et entre les bâtiments de verre qui encadrent la promenade, le soleil du matin découpait des rectangles de lumière si parfaits qu'on aurait dit des tableaux.

J'ai pensé, sans pouvoir m'en empêcher : c'est exactement ça. Pas effacer ce qui a été. Laisser pousser autre chose à travers.

Les galeries, ces cathédrales discrètes

Si la High Line est le cœur visible de Chelsea, les galeries d'art en sont l'âme secrète.

Entre la 18ème et la 29ème rue, à l'ouest de la Dixième Avenue, des centaines de galeries occupent d'anciens entrepôts et garages industriels. Elles sont arrivées dans les années 1990, quand SoHo est devenu trop cher et trop fréquenté. Les galeristes cherchaient de grands espaces bruts, des plafonds hauts, des murs capables de supporter des œuvres qui ne tenaient pas dans un salon bourgeois. Ils ont trouvé Chelsea.

Ce qui surprend, la première fois, c'est le silence. Vous poussez une porte anonyme, parfois même une porte de garage, et vous entrez dans un espace immense, immaculé, baigné de lumière zénithale. Les murs blancs. Le sol en béton poli. Et devant vous, une installation qui occupe toute la pièce, ou un seul tableau qui vous arrête net.

La gratuité de ces galeries me sidère encore. Pas de billet, pas de file d'attente, pas de sac à laisser au vestiaire. Vous entrez, vous regardez, vous repartez. L'art comme un cadeau posé dans la rue, pour qui veut le ramasser.

J'ai passé des après-midis entiers à dériver de galerie en galerie, un peu comme on se perd dans les rues de Greenwich Village, avec cette même sensation de lenteur choisie. La Pace Gallery, avec ses deux étages d'espace lumineux. La David Zwirner, où j'ai vu des Richter qui m'ont coupé le souffle. Et les petites galeries sans nom, celles où un jeune artiste accroche pour la première fois, le regard tendu, guettant la réaction des visiteurs.

C'est dans l'une d'elles, un jeudi après-midi de novembre, que j'ai compris quelque chose sur moi. Devant une série de photographies en noir et blanc montrant des friches industrielles reconverties en jardins, j'ai reconnu ma propre histoire. Les ruines qu'on porte en soi, et les choses improbables qui finissent par y pousser.

Le Meatpacking, la mémoire dans les pavés

Le Meatpacking District, à l'extrémité sud de Chelsea, offre peut-être l'exemple le plus radical de transformation urbaine que j'aie vu.

Il y a trente ans, c'était exactement ce que son nom indique. Un quartier d'abattoirs et de conditionnement de viande. Des hommes en tabliers blancs tachés de rouge poussaient des carcasses sur des rails. Les camions réfrigérés bloquaient les ruelles pavées à cinq heures du matin. L'odeur, paraît-il, vous prenait à la gorge.

Aujourd'hui, les mêmes bâtiments en brique abritent des boutiques de mode, des restaurants dont la carte des vins fait trente pages, et le Whitney Museum of American Art, dessiné par Renzo Piano, qui trône à l'entrée sud du quartier comme un vaisseau de verre posé entre les vieux immeubles.

Le contraste est si violent qu'il en devient presque comique. Vous pouvez déjeuner dans un restaurant où le moindre plat coûte quarante dollars, et en levant les yeux, voir les crochets à viande encore fixés au plafond.

Je ne sais pas ce que je pense de la gentrification. Vraiment, je ne sais pas. C'est un sujet que j'aborde avec la même prudence que d'autres abordent la religion ou la politique. Mais je sais que les pavés du Meatpacking sont les mêmes qu'il y a un siècle. Et qu'il y a une forme de dignité à ne pas les avoir remplacés par du béton lisse.

Little Island, un jardin posé sur l'eau

Plus récemment, Chelsea s'est offert un nouveau prodige. Little Island, un parc construit sur des pilotis en forme de tulipes, posé sur l'Hudson à la hauteur de la 13ème rue.

C'est un endroit étrange et beau. Vous montez une passerelle, vous quittez Manhattan, et soudain vous êtes sur une colline artificielle couverte de pelouse, d'arbres, et de sentiers sinueux. En contrebas, la rivière. En face, le New Jersey. Derrière vous, les toits de Chelsea et du Village.

La première fois que j'y suis allée, un dimanche matin tôt, il n'y avait presque personne. Je me suis assise au point le plus haut de l'île, et j'ai regardé le soleil monter au-dessus de Manhattan. L'eau de l'Hudson était rose. Le vent sentait le sel et l'herbe fraîche.

J'ai pensé à toutes les fois où cette ville m'avait surprise. Toutes les fois où j'avais cru la connaître, et où elle m'avait tendu quelque chose de totalement inattendu. Comme ces sons que l'on finit par porter en soi, sans s'en apercevoir.

Un quartier qui vous apprend à continuer

Il y a des quartiers qui séduisent. Chelsea enseigne.

Ce que ce quartier dit, sans le formuler, c'est qu'on n'est pas obligé de tout raser pour recommencer. Qu'on peut laisser les herbes sauvages pousser entre les rails. Qu'un entrepôt de viande peut devenir un musée. Qu'une île peut naître là où il n'y avait que de l'eau et des piliers pourris.

Harlem m'avait montré le rythme de la réinvention. Chelsea m'a montré sa patience. On ne se transforme pas en un jour. On se transforme comme un quartier : couche après couche, cicatrice après cicatrice, jardin après jardin.

Les fondations sont toujours là, sous le béton poli des galeries et le gazon de Little Island. Les rails sont toujours là, sous les pas des promeneurs de la High Line. Et quelque part, sous la surface de la personne que je suis devenue à New York, il y a toutes les versions de moi qui ont précédé. Pas effacées. Intégrées.

Chelsea ne vous demande pas d'oublier ce que vous étiez. Il vous montre, avec une douceur inattendue, ce que vous pourriez devenir.