Écrire sur New York, la ville qui refuse d'être décrite

Chaque écrivain qui s'est attaqué à New York a buté sur le même mur. La ville change plus vite que l'encre ne sèche. Alors pourquoi continuer? Parce que c'est justement cette résistance qui rend l'exercice vital.

Le carnet qui reste ouvert

Il y a un carnet sur mon bureau. Il est ouvert à la page quarante-sept, et la page quarante-sept est vide depuis trois semaines. Ce n'est pas que les mots manquent. C'est qu'ils arrivent tous en même temps, se bousculent, se contredisent, et repartent avant que le stylo ait touché le papier.

J'essaie d'écrire sur New York. Et New York, visiblement, n'est pas d'accord.

Ceux qui ont essayé avant moi

Je ne suis pas la première à buter sur ce mur. Paul Morand a tenté le portrait en 1930, avec une prose si ciselée qu'elle en devenait presque froide. Whitman a chanté Brooklyn comme on chante un psaume. Céline y a vu l'enfer vertical. Paul Auster y a planté des labyrinthes de hasard et de solitude. James Baldwin est parti à Paris pour comprendre ce que Harlem avait fait de lui.

Tous ont écrit sur New York. Aucun n'a écrit New York.

C'est la différence, et elle est vertigineuse. On peut écrire sur une ville comme on écrit sur une table : le support reste inerte. Mais New York bouge sous le stylo. Le quartier que vous décrivez le matin a changé de visage avant le soir. La bodega du coin devient un café artisanal entre deux paragraphes. Le voisin qui vous inspirait un personnage déménage à Portland entre le premier et le deuxième chapitre.

La ville des mille premières fois

Le problème, quand on essaie de fixer New York sur la page, c'est qu'il n'existe pas une ville mais des milliers. Et chacune est vraie.

Il y a le New York de six heures du matin, quand les rues appartiennent encore aux joggers et aux livreurs, et que la lumière fait des choses impossibles entre les buildings. Il y a celui de midi à Chinatown, bruyant, odorant, si dense qu'on pourrait s'y perdre dans deux mètres carrés. Il y a celui de quatre heures un dimanche d'hiver dans le Queens, quand le silence tombe comme une faveur inattendue.

Lequel est le vrai? Tous. Et c'est justement le problème.

J'ai passé des mois à vouloir saisir cette totalité. À empiler les observations dans mes carnets comme si la quantité pouvait compenser l'impossibilité. Plus je notais, plus la ville s'échappait. C'est un peu comme essayer de photographier un oiseau en vol avec un appareil qui prend dix secondes pour déclencher.

Ce que le silence m'a appris

La percée est venue le jour où j'ai posé le stylo.

Pas par découragement. Par épuisement, d'abord. Puis par curiosité. Qu'est-ce qui se passe quand on arrête de vouloir capturer et qu'on se contente de recevoir?

Il s'est passé ceci : j'ai commencé à entendre.

Pas les klaxons, les sirènes, le vacarme habituel que tout le monde mentionne dans son premier paragraphe sur New York. Non. Les couches en dessous. Le murmure du vent entre les buildings de la 10ème avenue. Le rire d'une femme dans un restaurant que je ne voyais pas. Le rythme particulier des pas de quelqu'un qui sait exactement où il va, et celui, complètement différent, de quelqu'un qui se laisse porter.

J'ai compris ce jour-là que le problème n'était pas New York. C'était moi. Je cherchais à décrire alors qu'il fallait écouter. La nuance est la même que celle entre regarder un tableau et le laisser vous regarder.

Le mensonge de l'objectivité

Tous les grands livres sur New York sont des livres sur quelqu'un dans New York. Morand y a projeté sa fascination pour la modernité. Whitman y a trouvé une métaphore de sa propre immensité. Baldwin y a confronté sa colère et sa tendresse. Auster y a perdu et retrouvé des versions de lui-même.

Aucun n'a prétendu écrire la vérité sur la ville. Ils ont tous écrit leur vérité à travers la ville.

C'est ce que j'ai mis le plus de temps à comprendre. Trois ans, pour être exacte. Trois ans à croire qu'il fallait être fidèle à New York, alors qu'il fallait être fidèle à ce que New York faisait de moi.

Le jour où j'ai cessé de décrire les rues et commencé à écrire ce qu'elles me faisaient ressentir, le livre s'est débloqué. Les mots ne couraient plus après la ville. Ils marchaient à côté d'elle.

La résistance comme cadeau

Il y a une raison pour laquelle tant d'écrivains reviennent à New York malgré l'impossibilité. Ou plutôt grâce à elle.

Une ville qui se laisse facilement décrire est une ville morte. Rome se fige dans le marbre. Venise dans ses reflets. Elles sont sublimes, mais elles posent. New York refuse de poser. Elle tourne la tête au moment où vous appuyez sur le déclencheur. Elle change de robe entre deux phrases. Elle vous dit une chose le lundi et son contraire le mardi, et les deux sont sincères.

Cette résistance n'est pas un obstacle. C'est une invitation. Elle vous force à abandonner les clichés, parce que les clichés sont toujours en retard d'une mutation. Elle vous pousse vers l'honnêteté, parce que l'honnêteté est la seule chose qui vieillit bien quand le décor, lui, ne cesse de rajeunir.

Les librairies que j'ai décrites il y a quelques jours, certaines auront peut-être disparu quand vous lirez ces lignes. Mais ce qu'elles m'ont fait ressentir entre leurs murs, ça, personne ne pourra le fermer.

Écrire depuis la distance

Il y a un autre paradoxe que connaissent bien ceux qui écrivent sur un lieu qu'ils ont quitté. On voit mieux une ville quand on ne la regarde plus tous les jours.

J'ai compris certaines choses sur New York seulement après l'avoir quittée. Depuis l'Europe, les détails s'effacent et les contours deviennent nets. On perd le nom de la rue mais on garde la sensation de ce virage. On oublie le visage du serveur mais on se souvient de sa voix quand il a dit the usual? comme s'il nous connaissait depuis toujours.

C'est dans cette distance que New York, Mon Éveil s'est écrit. Pas en décrivant ce que je voyais, mais en reconstituant ce que je portais encore. Les souvenirs qui avaient survécu à l'oubli étaient forcément les bons. Ils avaient passé le filtre le plus exigeant qui existe : le temps.

L'écriture comme transformation

On croit écrire sur une ville. On finit toujours par écrire sur soi. C'est le piège, ou le cadeau, selon comment on le prend.

Chaque phrase sur New York que j'ai retravaillée m'a appris quelque chose. Pas sur Manhattan ou Brooklyn. Sur les angles morts de ma propre vision. Sur ce que je choisissais de voir et ce que je préférais ignorer. Sur la personne que j'étais en arrivant et celle que je suis devenue en partant.

Écrire sur New York, c'est un peu comme marcher dans ses rues. On croit aller quelque part. On finit par arriver à soi-même.

Et quand on y arrive, la page n'est plus vide. Elle n'est plus quarante-sept. Elle est la première page de quelque chose qu'on n'avait pas prévu d'écrire, mais qu'on ne pouvait pas ne pas écrire.

Mon carnet est toujours ouvert sur mon bureau. La page quarante-sept a fini par se remplir. Pas de ce que j'avais prévu. De mieux.