Il est cinq heures du matin sur Lexington Avenue, et New York n'est pas encore New York.
Les trottoirs sont presque vides. Un homme en tablier empile des cagettes de fruits devant une bodega. La lumière des néons de la veille se mêle à celle, plus pâle, d'un ciel qui hésite entre le gris et le rose. Quelque part, un rideau de fer se lève avec ce bruit de tôle que je finirais par reconnaître comme le son du commencement.
C'est à ces heures-là que j'ai compris quelque chose sur cette ville. Quelque chose que les guides ne mentionnent pas, que les films ne montrent jamais, et que même les New-Yorkais oublient parfois de voir.
L'heure où la ville appartient à ceux qui se lèvent
On vous parle des nuits de New York. On vous vend le spectacle des lumières, le brouhaha des bars qui ferment tard, la déraison joyeuse d'une ville sans couvre-feu. Ce que personne ne vous dit, c'est que le vrai New York se révèle bien avant tout ça.
Entre cinq et sept heures du matin, la ville change de peau. Les rues qui, quelques heures plus tôt, appartenaient aux fêtards et aux insomniaques, deviennent le territoire de ceux qui font tourner la machine. Les boulangers, les livreurs, les chauffeurs de la première rotation. Et puis ces silhouettes solitaires qui marchent sans se presser, café à la main, comme si elles avaient un rendez-vous secret avec le jour qui se lève.
J'ai mis du temps à comprendre que ces gens-là sont les vrais gardiens de la ville. Pas les touristes de midi, pas les cadres de neuf heures. Ceux de l'aube.
Le café de bodega, premier sacrement du matin
Il y a un mot que les New-Yorkais prononcent avec une tendresse qu'ils n'accorderaient à rien d'autre : bodega. Ces petites épiceries de coin de rue, coincées entre un pressing et un immeuble en brique, sont le premier arrêt de chaque matin qui se respecte.
Le café y coûte un dollar cinquante. Il est servi dans un gobelet en carton bleu et blanc, orné de ce dessin grec que tout le monde reconnaît sans savoir nommer. Il n'est pas bon au sens où un barista parisien l'entendrait. Il est chaud, il est fort, il est là. Et le matin, à New York, c'est exactement ce dont on a besoin.
J'ai écrit ailleurs ce que la nourriture de cette ville révèle de ceux qui la mangent. Mais le café de bodega, c'est autre chose. Ce n'est pas de la nourriture. C'est un contrat. Celui qui dit : tu es debout, tu es dehors, tu fais partie de tout ça. Bois et va.
Le vendeur ne vous demande pas votre prénom. Il ne l'écrira pas sur votre gobelet. Il vous tend le café, prend votre billet, et passe au suivant. Il y a dans cette transaction une honnêteté qui m'a toujours consolée.
Ce que les quartiers murmurent avant le vacarme
Chaque quartier a sa manière de se réveiller. C'est quelque chose qu'on n'apprend pas dans un guide. Il faut le vivre, plusieurs matins de suite, pour entendre la différence.
Dans le Lower East Side, ce sont les camions de livraison qui donnent le signal. Ils se garent en double file devant les restaurants qui n'ouvriront que dans six heures, déchargent des caisses de légumes et de poisson, et repartent avant que quiconque s'en aperçoive. Le quartier garde encore, sous ses couches d'histoire, ce réflexe de travailler dans l'ombre.
À Harlem, les matins ont une lenteur qui surprend. Les femmes sortent promener leur chien avec des pas mesurés. Les devantures des églises sont déjà ouvertes, et quelqu'un, quelque part, répète un cantique que la rue absorbe sans y prêter attention.
Dans le Financial District, c'est le contraire. Tout est urgence dès six heures. Les costumes descendent des taxis avec des gestes précis, téléphone collé à l'oreille, déjà en train de gagner ou de perdre quelque chose.
Et puis il y a ces quartiers résidentiels de Brooklyn où le matin se déroule comme un dimanche perpétuel. Les poussettes apparaissent sur les trottoirs, les cafés ouvrent leurs terrasses, et les platanes filtrent une lumière qui, à cette heure, semble avoir été inventée pour rassurer.
Les visages du petit matin
On croise des gens, à l'aube, qu'on ne verra plus jamais pendant le reste de la journée. Ce sont des habitants d'un New York parallèle.
Le jogger de Central Park qui court pieds nus sur l'herbe mouillée. La dame du pressing qui fume sa seule cigarette de la journée sur le pas de sa porte. Le livreur de journaux dont le vélo fait un bruit de chaîne rouillée qui résonne dans la rue vide. L'employé du diner qui retourne le panneau "Open" avec un geste qu'il a dû faire dix mille fois.
Ces gens ne figurent dans aucune photo de New York. Aucun film ne leur rend hommage. Pourtant, sans eux, la ville que vous connaissez n'existerait pas. Ils sont la fondation invisible sur laquelle tout le spectacle repose.
Le silence qui n'existe pas
On m'a souvent demandé si New York est vraiment aussi bruyante qu'on le dit. J'ai longuement réfléchi à cette question. La réponse, je crois, dépend de l'heure.
Le matin, New York n'est pas silencieuse. Elle ne le sera jamais. Mais ses bruits changent de nature. Le rugissement constant de la journée laisse place à quelque chose de plus espacé, de plus distinct. On entend le claquement d'une porte qui se referme trois rues plus loin. Le roucoulement des pigeons sur un rebord de fenêtre. Le sifflement d'une bouche de métro qui respire.
Ce n'est pas du silence. C'est de l'espace. De l'espace entre les sons, entre les gens, entre les événements. Et dans cet espace, il se passe quelque chose de rare à New York : on peut s'entendre penser.
Ce que les matins m'ont appris
Je ne suis pas du matin. Je ne l'ai jamais été. Mais New York m'a changée, comme elle change tout le monde, par des voies qu'on n'avait pas prévues.
Les premiers temps, je me réveillais tôt par accident. Le décalage horaire, le bruit d'un camion poubelle, la lumière qui entrait par des stores que je n'avais pas appris à fermer correctement. Je pestais, je mettais un oreiller sur ma tête, j'essayais de retrouver le sommeil.
Et puis un matin, j'ai cessé de lutter. Je me suis habillée, je suis descendue, et j'ai marché.
La ville était méconnaissable. Douce, presque timide. Les immeubles avaient l'air plus petits sans la foule pour leur donner de l'importance. Les rues semblaient plus larges. Le ciel, qu'on oublie si souvent de regarder à New York, occupait soudain toute la place.
J'ai acheté un café dans une bodega dont je ne connaissais pas le nom. Je me suis assise sur un banc de Tompkins Square Park. Et j'ai regardé la ville se mettre en route.
Ce matin-là, pour la première fois, je n'étais ni touriste ni étrangère. J'étais simplement là, au bon moment, dans ce créneau étroit où New York se montre telle qu'elle est avant d'enfiler son costume de scène.
Depuis, je me lève tôt. Pas par vertu. Par gourmandise. Parce que les matins de New York sont le secret le mieux gardé de cette ville, celui que les noctambules ne connaîtront jamais et que les lève-tard continueront d'ignorer.
Il m'a fallu traverser un océan pour devenir quelqu'un du matin. New York fait ça. Elle vous change par les bords, par les marges, par les heures creuses. Et quand vous vous en rendez compte, il est déjà trop tard pour revenir en arrière.
Le soleil monte, les premiers klaxons retentissent, la ville commence son numéro. Mais moi, je sais ce qu'il y avait avant. Et c'est ce secret-là que je garde le plus précieusement.