Le matin, quand vous ouvrirez les yeux pour la première fois à New York, vous regarderez par la fenêtre. Et selon ce que vous verrez, votre voyage aura déjà commencé sans vous.
Vous aurez choisi un quartier des semaines plus tôt, devant un comparateur d'hôtels, à minuit, en cherchant le meilleur ratio entre proximité de Times Square et budget acceptable. Vous aurez coché une étoile, une seconde, une troisième. Vous aurez réservé. Vous aurez rangé la confirmation dans un dossier nommé NEW YORK, et vous aurez cessé d'y penser.
Mais ce choix-là, ce choix sec et logistique entre deux blocs sur une carte, c'est lui qui décidera. Pas du nombre d'attractions cochées dans la journée. Du visage que la ville vous montrera, le matin, quand vous serez seul avec elle.
Personne ne vous dit ça quand vous comparez les prix.
La fausse question
Tous les guides posent la même question à votre place. Quel quartier offre le meilleur rapport sécurité-prix-proximité. Quel hôtel gagne au comparatif. Quelle station de métro vous permet d'accéder le plus vite à l'Empire State Building.
Ce sont des questions de logistique. Elles ont leur place. Ce ne sont pas les bonnes pour New York.
Parce qu'à New York, vous ne dormez pas dans un hôtel. Vous dormez dans un quartier. L'hôtel n'est qu'une chambre. Le quartier, lui, c'est l'air que vous respirez en sortant le matin, la première odeur qui vous accueille (café d'un deli, levure d'une boulangerie, ordures encore tièdes), le rythme des piétons sur le trottoir, la lumière qui tombe entre les buildings ou ne tombe pas.
Quand vous choisissez où dormir à New York, vous ne choisissez pas un emplacement. Vous choisissez le rôle que la ville vous fera jouer pendant cinq, sept, dix matins.
C'est ça, la vraie question. Qui voulez-vous être chaque jour, à 8 heures du matin, dans cette ville qui ne vous attendra pas ?
Midtown, ou la tentation du centre
Midtown, c'est le réflexe. Tout y est à pied : Times Square, l'Empire State, Bryant Park, Rockefeller, le MoMA, Broadway. Les guides vous le vendent comme une évidence. Les comparateurs poussent vos clics dans cette direction. Quatre-vingt-dix pour cent des premiers voyageurs s'y retrouvent.
C'est précisément le problème.
À Midtown, vous ne vivrez pas New York. Vous vivrez le centre commercial de New York. Le matin, en sortant de votre hôtel, vous n'entendrez pas une ville, vous entendrez une opération. Klaxons, livraisons, foules en transit, gens qui ne sont là pour personne. Le quartier ne vous reconnaît pas, parce qu'il ne reconnaît personne. Il sert d'arrière-plan à des touristes interchangeables, et vous serez l'un d'eux pendant trois minutes avant de l'oublier.
Je ne vous dis pas de boycotter Midtown. Allez-y dans la journée, c'est inévitable, c'est aussi beau pour ce qu'il est. Mais y dormir, c'est se priver de ce qui rend New York singulier : l'intimité brutale du quartier. Cette sensation, le matin, qu'il existe un monde derrière les vitrines.
Si vous tenez à un Manhattan central, glissez d'un cran. Chelsea, Greenwich Village, l'East Village, le Lower East Side, Nolita, le Flatiron. Ce sont les choix d'un voyageur qui veut Manhattan sans renoncer à un trottoir vivant. Chacun cast une version différente de vous. Chelsea pour celui qui veut les galeries et la High Line dans le café du matin. West Village pour celui qui cherche le rythme lent qu'on n'attend pas de cette ville. East Village pour celui qui veut entendre le quartier vivre tard et se réveiller sans ordre.
Brooklyn, et le luxe d'avoir traversé un pont
L'idée de dormir à Brooklyn fait peur à ceux qui n'y sont jamais allés. Ils imaginent une banlieue. Ils s'inquiètent du trajet. Ils n'osent pas.
Ils ratent l'une des plus belles décisions qu'on puisse prendre pour un premier voyage.
Brooklyn n'est pas un compromis budgétaire. C'est un choix esthétique. C'est l'option de ceux qui veulent que leur soirée se termine ailleurs que là où elle a commencé. Vous passez la journée à Manhattan, et le soir, vous repassez le pont. Et chaque fois que vous repassez ce pont, qu'il soit le Brooklyn Bridge à pied au crépuscule ou le Manhattan Bridge dans un wagon de la ligne B, quelque chose en vous se règle. Vous laissez la frénésie de l'autre côté. Vous rentrez chez vous, même si "chez vous" est un Airbnb pour cinq nuits.
Williamsburg vous donnera l'énergie créative et les petits restaurants que les guides ne mentionnent pas. Brooklyn Heights vous offrira la promenade au-dessus de l'East River et une vue sur Manhattan que les habitants de Manhattan n'ont jamais. Park Slope vous fera sentir ce que c'est qu'habiter une ville américaine sans les clichés. Cobble Hill et Carroll Gardens vous tendront leurs trottoirs ombragés et leurs pâtisseries de famille.
Et si vous voulez aller plus loin, lisez ce que seuls les locaux connaissent à Brooklyn. Vous comprendrez vite que le borough de l'autre côté du pont est, pour beaucoup, le vrai New York.
Le métro vous prend huit minutes pour rejoindre Manhattan depuis Williamsburg. Quinze depuis Park Slope. C'est moins que pour traverser Paris d'est en ouest. Personne, vraiment personne, ne devrait écarter Brooklyn pour des raisons de "trop loin".
Les questions qu'aucun comparateur ne pose
Avant de cliquer sur "réserver", posez-vous cinq questions que les sites ne posent jamais à votre place.
Quel matin voulez-vous ? Un matin de café-grab et de transit ? Midtown vous le donnera. Un matin de promenade lente vers une boulangerie de quartier ? West Village ou Park Slope. Un matin de stoop ensoleillé et de voisins qui sortent leur chien ? Brooklyn résidentiel.
Voyagez-vous seul ou à deux ? Pour un premier voyage à deux, on hésite moins à choisir un quartier vivant. Pour voyager seule à New York, on a besoin d'un quartier qui rassure le soir, qui ait des cafés où on peut s'asseoir sans commande lourde, des terrasses où on peut écrire. East Village, Williamsburg, le Lower East Side conviennent magnifiquement.
Combien de jours restez-vous ? Pour trois nuits, restez central et concentré. Pour sept et plus, choisissez un quartier qui se révèle dans la durée. Brooklyn, ou un Manhattan en dehors du centre, vous offrira un retour-à-soi quotidien que Midtown ne donne jamais.
Quel rapport voulez-vous au bruit ? New York n'est jamais silencieuse. Mais entre la sirène incessante de Midtown et le murmure d'une rue en grès rouge à minuit, il y a deux villes différentes. Choisissez celle qui correspond à votre seuil.
Et la marche, ça vous va ? Beaucoup de "loin" sur les cartes new-yorkaises ne sont en réalité que vingt minutes à pied. Si vous aimez marcher, vos critères changent radicalement. Le West Village est à quarante minutes à pied de Times Square, et ce sont quarante minutes que vous aimerez.
Ces questions ne sont pas dans les algorithmes des sites de réservation. Elles devraient l'être.
Hôtel ou Airbnb, le faux débat
On vous présente cette question comme un dilemme. Hôtel, on vous fait croire que vous payez le service. Airbnb, on vous fait croire que vous payez l'authenticité.
C'est plus simple que ça.
Un hôtel, c'est une chambre où vous ne ferez pas votre lit. Vous y arrivez fatigué, vous y posez vos affaires, vous y dormez. Pour un séjour court, c'est efficace, et certains hôtels boutiques dans le Lower East Side, à NoMad ou à Williamsburg ont compris qu'un voyageur peut chercher autre chose qu'une marque internationale.
Un Airbnb, ou son équivalent, c'est un appartement où vous habiterez quelques jours. Vous y ferez du café, peut-être un petit-déjeuner, vous y poserez vos courses du marché. C'est la mise en scène qui change. Vous n'êtes plus de passage. Vous campez, brièvement, dans la vie de quelqu'un d'autre.
Mon conseil, si vous hésitez : pour moins de quatre nuits, prenez un bel hôtel boutique dans un quartier vivant. Pour plus de quatre nuits, prenez un appartement. Le seuil est là, dans cette quatrième nuit où vous commencez à vouloir un peu plus que des serviettes pliées en éventail. Vous voulez une cuisine. Une fenêtre que vous ouvrez vous-même. Le bruit du voisin du dessus, ce voisin qui ne sait pas que vous existez et que vous écouterez quand même.
Le test du matin
Avant de réserver, faites cet exercice. Il prend trois minutes et il fonctionne.
Fermez les yeux et imaginez votre deuxième matin à New York. Pas le premier (vous serez ailleurs, le décalage horaire vous portera). Le deuxième.
Vous descendez de l'ascenseur ou de l'escalier. Vous poussez la porte d'entrée. Vous mettez un pied sur le trottoir. Que voyez-vous ? Que sentez-vous ? Quel est le bruit qui vous attrape en premier ?
Si l'image qui vient est une avenue large, des néons, des rideaux métalliques qu'on relève, des taxis jaunes en file, vous voulez Midtown. Très bien.
Si l'image est une rangée de brownstones aux escaliers de pierre, un arbre qui frémit, un voisin qui salue son chien, le silence relatif d'une rue résidentielle, vous voulez Brooklyn ou un quartier non-central de Manhattan. Choisissez l'un des trois ou quatre que je viens de citer.
Si l'image est un carrefour dense de cafés, de boutiques de plantes, de gens qui parlent fort dans une langue que vous ne comprenez pas, vous voulez le Lower East Side, l'East Village, Williamsburg, Greenpoint.
Cette image que vous voyez, c'est l'envers de votre voyage. C'est le réel. Tout le reste, vous le négocierez en route. Mais ce matin-là, vous l'aurez choisi avant de partir, sans le savoir.
Choisissez-le délibérément.
Ce que personne ne vous dit sur le retour
Quand vous rentrerez chez vous, après cinq, sept, dix nuits dans un quartier de New York, quelque chose d'étrange se produira.
Vous ne vous souviendrez pas du nom de votre hôtel. Vous oublierez le numéro de la chambre. Vous ne sauriez pas dire la couleur exacte des rideaux.
Mais vous vous souviendrez du quartier. De la boulangerie au coin où vous êtes entré quatre matins de suite, du serveur qui a fini par retenir votre commande. De la lumière qui tombait, vers dix-sept heures, sur cette façade de briques en face de votre fenêtre. Du chien que vous croisiez à 8 heures et qui sentait toujours votre main avant son maître. Du parc à trois rues où vous êtes allé écrire le dernier soir.
Ce quartier sera, dans votre mémoire, votre New York. Pas New York en général. Le vôtre, celui que vous avez choisi sans vraiment le choisir, en cliquant sur un comparateur à minuit.
C'est pour ça qu'il faut le choisir mieux.
Pas pour rentabiliser votre temps. Pas pour économiser vingt euros la nuit. Pour la mémoire que vous fabriquez sans le savoir. Parce que dans dix ans, quand quelqu'un vous demandera "tu es allée à New York, c'était comment ?", vous ne raconterez pas un nombre d'attractions. Vous raconterez un quartier. Une rue. Un matin.
Si vous deviez retenir une seule chose
Si vous me demandiez, à brûle-pourpoint, dans un café parisien, où dormir à New York pour un premier voyage, voilà ce que je vous dirais.
Évitez Midtown sauf urgence pratique. Préférez un Manhattan résidentiel (West Village, East Village, Lower East Side, Chelsea) ou un Brooklyn central (Williamsburg, Brooklyn Heights, DUMBO, Park Slope). Donnez-vous un appartement plutôt qu'un hôtel si vous restez plus de quatre nuits. Faites le test du matin avant de réserver. Et choisissez un quartier dont vous n'êtes pas tout à fait sûr, qui vous fait un peu peur, parce que c'est là que la transformation se joue.
Vous n'allez pas à New York pour cocher une liste. Vous y allez pour devenir, brièvement, quelqu'un d'autre. Le quartier que vous choisissez est la première et la plus secrète des décisions de ce voyage.
Quand vous reviendrez, vous le saurez. Vous direz : "Je dormais à..." et le nom du quartier portera tout. Le voyage. La saison. La personne que vous étiez à ce moment-là.
C'est beaucoup pour un choix qu'on prend en quinze minutes sur un comparateur. C'est exactement pour ça qu'il mérite mieux.
Et si vous préparez votre tout premier séjour, commencez par ce qu'il faut comprendre avant votre premier New York. Le quartier où vous dormirez est l'une des décisions que cette préparation vous aidera à mûrir, mais sans elle, le reste glisse. Vous aurez tout coché. Vous n'aurez pas habité.