La première fois que j'ai mis les pieds dans le Queens, c'était par erreur. J'avais pris le mauvais métro, je cherchais Brooklyn, et je me suis retrouvée à Flushing un samedi matin. Autour de moi, des panneaux en mandarin, l'odeur des bao frais qui s'échappait d'une boulangerie, et pas un seul touriste à l'horizon. Je ne le savais pas encore, mais je venais de tomber sur le secret le mieux gardé de New York.
Les guides de voyage consacrent des chapitres entiers à Manhattan, quelques pages à Brooklyn, et mentionnent le Queens en passant, pour l'aéroport. Comme si ce borough, le plus grand des cinq par sa superficie, n'existait que pour accueillir les avions. Quelle erreur monumentale.
Le lieu le plus diversifié de la planète
Ce n'est pas une hyperbole de marketing territorial. Les linguistes l'ont confirmé : le Queens est l'endroit le plus diversifié linguistiquement au monde. Plus de 130 langues y sont parlées quotidiennement. Cent trente. Je laisse ce chiffre s'installer.
Dans quelle autre ville peut-on, en une heure de métro, passer d'un quartier grec à un quartier colombien, puis indien, puis coréen, puis bengali ? La ligne 7, que les New-Yorkais surnomment « International Express », traverse le Queens comme une artère qui irrigue le monde entier.
J'ai pris l'habitude, certains dimanches, de monter dans cette rame sans destination précise. Je descends quand une odeur m'intrigue, quand un étal de fruits que je ne reconnais pas attire mon regard, quand j'entends une langue que je n'arrive pas à identifier. C'est une forme de voyage immobile, un tour du monde qui coûte le prix d'un ticket de métro.
Flushing : le Chinatown que personne ne connaît
Le Chinatown de Manhattan est une attraction touristique. Celui de Flushing est une ville dans la ville, le deuxième plus grand quartier chinois des États-Unis. La différence est palpable dès qu'on sort de la station.
Ici, personne ne vend de souvenirs « I Love NY ». Les menus ne sont pas traduits en anglais. Les grand-mères font leurs courses comme elles le feraient à Shanghai ou à Canton. J'ai vu des files d'attente de quarante minutes devant des échoppes de soupes de nouilles dont le nom m'échappe encore, parce que l'enseigne est uniquement en caractères chinois.
Un jour, j'ai suivi une de ces files. Je ne savais pas ce que je commandais. La dame au comptoir ne parlait pas un mot d'anglais. Nous avons communiqué par gestes, par sourires. Elle m'a servi un bol de quelque chose que je n'ai jamais pu retrouver depuis. C'était délicieux. C'était authentique. C'était le genre de repas qu'on ne fait pas en tant que touriste, mais en tant qu'être humain affamé dans une ville qui se fiche de savoir d'où vous venez.
Astoria, ou comment les Grecs ont réinventé un quartier
Il existe un endroit à New York où les tavernes servent du tzatziki comme à Athènes, où les vieillards jouent au tavli sur les terrasses, où l'on entend le grec dans la rue comme une musique familière. Cet endroit s'appelle Astoria.
La communauté hellénique s'y est installée il y a des décennies et y a construit une enclave qui résiste au temps. Les bakeries traditionnelles côtoient maintenant des cafés branchés et des brasseries artisanales, mais l'âme du quartier demeure. On peut encore y acheter du feta qui a le goût de quelque chose, des olives qui n'ont pas traversé trois continents avant d'arriver dans leur bocal.
Ce qui me touche dans Astoria, c'est cette cohabitation paisible entre l'ancien et le nouveau. Les jeunes couples qui travaillent à Manhattan viennent s'y installer pour les loyers (relativement) abordables et les parcs verdoyants. Ils apprennent à saluer les voisins en grec, à apprécier le café frappé, à comprendre que le dimanche après-midi se passe en famille, pas dans un brunch bondé.
Jackson Heights : l'Inde au carrefour du monde
Je me souviens de ma première visite à Jackson Heights. C'était pendant Diwali, la fête des lumières. Les rues scintillaient de guirlandes, l'air embaumait le curry et le jasmin, les saris colorés transformaient les trottoirs en tableaux vivants. J'aurais pu être à Delhi.
Jackson Heights est le cœur battant de la communauté sud-asiatique de New York. On y trouve des épiceries où les épices sont vendues en vrac, des bijouteries qui créent des parures de mariage selon la tradition, des restaurants où le menu compte des dizaines de plats dont je ne soupçonnais même pas l'existence.
Mais ce quartier est aussi colombien, équatorien, philippin. Les communautés se superposent sans se mélanger tout à fait, chacune gardant ses traditions tout en partageant l'espace public. C'est un équilibre délicat, une chorégraphie urbaine que seul le temps peut enseigner.
Ce que le Queens révèle de nous
Il y a quelque chose de profondément humain dans ce borough que les touristes ignorent. Quelque chose qui touche à ce que nous sommes vraiment quand nous migrons, quand nous reconstruisons, quand nous préservons ce qui compte tout en nous adaptant à ce qui change.
Le Queens n'est pas photogénique au sens instagrammable du terme. Pas de skyline spectaculaire, pas de brownstones pittoresques alignés comme pour une carte postale. Les rues sont larges, les bâtiments souvent sans charme apparent, les enseignes criardes. C'est une beauté qui ne se donne pas immédiatement.
Mais si vous prenez le temps de regarder vraiment, vous verrez autre chose. Vous verrez des familles qui ont traversé des océans pour offrir une vie meilleure à leurs enfants. Vous verrez des traditions millénaires qui survivent à l'exil. Vous verrez le rêve américain tel qu'il se vit vraiment, loin des clichés, dans la sueur des cuisines de restaurant et la fierté des petits commerces familiaux.
Le Queens ne demande pas qu'on l'aime. Il demande juste qu'on le voie.
Comment y aller, si le cœur vous en dit
Prenez la ligne 7 du métro. Descendez à Flushing-Main Street pour le Chinatown, à 74th Street-Broadway pour Jackson Heights, ou remontez vers Astoria en prenant la N ou la W. Laissez votre itinéraire chez vous. Marchez sans but. Entrez dans les boutiques qui vous intriguent. Commandez ce que vous ne connaissez pas.
Le Queens ne vous décevra pas. Il fera peut-être mieux : il vous rappellera pourquoi vous êtes venu à New York. Pas pour les gratte-ciels ou les comédies musicales, mais pour cette sensation vertigineuse d'être au centre du monde, là où toutes les histoires se croisent.
Cette transformation que je décris, comment New York m'a forcée à voir au-delà des apparences, c'est le cœur de New York, Mon Éveil. Le Queens a été l'un de mes professeurs les plus patients.