Se perdre à New York, ce que la ville enseigne quand on ne sait plus où l'on va

On vous dit de préparer votre itinéraire, de télécharger vos cartes, de ne pas vous égarer. Personne ne vous dit que se perdre à New York est peut-être la seule vraie façon de la trouver.

Je me suis perdue à New York pour la première fois un mardi d'octobre, sur un trottoir du West Village, entre une rue qui s'appelait Waverly Place et une autre qui s'appelait aussi Waverly Place. Pas la même. La même, mais ailleurs. Mon téléphone indiquait que je marchais vers le sud alors que j'avais le soleil dans le dos. J'ai compris ce jour-là que cette ville, qu'on m'avait vendue comme une grille bien rangée où l'on ne peut pas se tromper, savait très bien comment vous retirer vos certitudes.

Le jour où le GPS a refusé de m'aider

On vous dira que New York est facile à comprendre. Les numéros montent vers le nord, les rues coupent, les avenues longent, et une fois que vous avez saisi ce principe, vous ne pouvez plus vous tromper. C'est vrai au-dessus de la 14th Street. En dessous, la ville s'est construite avant la grille, avant l'urbanisme, avant l'idée même que les rues devraient faire sens. Ce qui reste, ce sont des ruelles qui se croisent à des angles impossibles, des rues qui portent le même nom à deux endroits différents, et des directions que même les New-Yorkais ne vous donneront pas sans hésiter.

Ce mardi-là, j'étais venue voir une librairie dont j'avais lu le nom dans un livre. J'avais l'adresse, j'avais le plan, j'avais même pris la précaution de télécharger le quartier avant de descendre du métro. J'ai marché dix minutes dans la mauvaise direction avant de m'en rendre compte. Et puis, plutôt que de paniquer, je me suis arrêtée. J'ai rangé le téléphone. J'ai regardé autour de moi.

C'est là, et seulement là, que le quartier a commencé à exister.

La géographie secrète des rues qui se moquent du nord

Les quartiers les plus anciens de Manhattan, Greenwich Village en tête, ont été tracés par des fermiers et des ouvriers qui ne se souciaient pas de cohérence cartographique. Ils suivaient les ruisseaux, contournaient les collines, laissaient les chemins se dessiner là où les sabots des chevaux tassaient la terre. Quand la grille est arrivée, en 1811, ces quartiers ont refusé de s'y soumettre. Ils ont gardé leurs rues tordues, leurs impasses, leurs croisements qui ne se croisent pas vraiment. Comme un vieux qui refuse d'apprendre une nouvelle langue.

Aujourd'hui, ces zones sont les seules de Manhattan où le GPS vous trahit régulièrement. Le signal rebondit sur les bâtiments bas et les arbres matures, il vous place une rue à côté de celle où vous êtes vraiment, il vous fait tourner sur place. Les voyageurs en pestent. Les habitants en sourient. Car cette imprécision n'est pas un défaut : c'est la dernière défense de ces quartiers contre l'idée qu'une ville puisse être entièrement lisible.

J'ai appris à reconnaître ces zones à un détail : quand mon téléphone commence à mentir, je sais que je suis arrivée quelque part d'intéressant. Dans l'East Village, dans certaines parties de SoHo, à Tribeca, à la pointe sud de Manhattan où les rues portent encore les noms des Hollandais du XVIIe siècle, la ville refuse d'être cartographiée par un algorithme. Elle exige d'être parcourue.

Ce que la ville vous donne quand elle vous retire vos repères

Se perdre n'est pas agréable. Il y a ce moment de panique fine, juste sous la peau, où l'on comprend que le plan qu'on avait ne correspond plus à ce qu'on voit. On serre le téléphone, on pivote sur place, on relit l'adresse. On tente un nouveau départ, on se retrouve au même angle, on recommence. Puis, à un moment, quelque chose cède. On renonce à arriver à l'heure. On cesse de compter les minutes perdues. Et c'est là, dans cet abandon, que la ville commence à parler.

J'ai découvert les plus beaux endroits de New York en cherchant autre chose. Une minuscule boulangerie italienne dans le West Village, que je n'ai retrouvée qu'une seule fois et que j'ai cherchée pendant des mois. Un jardin communautaire derrière une grille rouillée du Lower East Side, où une vieille dame arrosait des tomates en écoutant la radio en polonais. Une librairie à deux étages dont les marches craquaient comme le plancher d'un grand-oncle, et dont le propriétaire, voyant mon hésitation, m'a recommandé trois livres que je n'aurais jamais trouvés seule.

Aucun de ces endroits n'était dans mon itinéraire. Tous sont devenus des points de repère de ma propre carte intime. C'est peut-être ça, au fond, le cadeau que New York fait à ceux qui acceptent de ne pas savoir où ils vont : elle remplace la carte qu'on a préparée par la carte qu'on est en train de devenir.

Les rues qui se contredisent elles-mêmes

Il y a un jeu qu'on peut faire dans le West Village, et qui suffit à désarmer n'importe quel voyageur sûr de lui. Trouvez le croisement de West 4th Street et West 10th Street. Il existe. Il est réel. Il est impossible selon la grille. Deux rues qui, dans n'importe quelle ville raisonnable, devraient être parallèles, se rencontrent ici dans un angle insolent. Les New-Yorkais en sont secrètement fiers. C'est leur petit talisman contre la prétention que tout a un sens.

Et puis il y a les rues qui changent de nom sans prévenir. West Broadway n'est pas une version ouest de Broadway. Sixth Avenue s'appelle aussi Avenue of the Americas, mais personne ne l'utilise sauf la poste. Park Avenue s'appelle Fourth Avenue dans le sud de Manhattan, puis redevient Park Avenue plus haut, puis change encore à Harlem. C'est comme si la ville vous disait : vous croyez que les mots fixent les choses? Essayez pour voir.

J'ai mis un an à accepter que mes erreurs de géographie n'étaient pas des erreurs. C'étaient les coutures de la ville. Là où plusieurs New York se rencontrent sans jamais se reconnaître tout à fait. Et quand on comprend ça, ce que New York réserve à ceux qui la parcourent à pied cesse d'être un mystère. C'est simplement la récompense qu'elle offre à ceux qui ont consenti à se laisser déconcerter.

Se perdre n'est pas échouer, c'est arriver

Les guides touristiques vous préparent à tout, sauf à ça. Ils vous donnent des itinéraires en trois jours, des listes de choses à voir absolument, des horaires d'ouverture et des adresses de restaurants testés. Ils font de leur mieux pour que vous ne manquiez rien. Et ce faisant, ils vous garantissent de passer à côté de l'essentiel.

Car ce que New York donne de plus précieux ne figure dans aucun guide. Ce sont les rencontres de cinq minutes avec un vendeur de bodega qui a une théorie sur la politique municipale. Le chat qui vous regarde depuis la fenêtre d'un sous-sol dans Chelsea. La musique qui s'échappe d'un brownstone un dimanche après-midi, et qui vous fait ralentir sans que vous sachiez pourquoi. Ces moments ne se cherchent pas. Ils vous trouvent, à condition que vous ayez accepté de ne pas être pressé d'arriver.

Si vous préparez votre premier voyage à New York, on vous dira tout ce qu'il faut faire. Ce qu'on oubliera de vous dire, c'est qu'au moins une fois, il faut consentir à ne rien faire de ce qui était prévu. Sortir du métro à une station qui n'était pas la vôtre. Descendre d'un bus trois arrêts trop tôt. Prendre la rue qui a l'air intéressante plutôt que celle qui est la plus courte. Avant votre premier New York, ce qu'il faut comprendre, c'est que la préparation, ici, n'est pas un plan. C'est une disposition.

Ce qui reste quand on cesse de chercher son chemin

Il y a une phrase que j'ai entendue, une fois, dans un café de Brooklyn, prononcée par une femme qui parlait à son amie en sirotant un thé glacé. Elle disait : "Je ne cherche plus les raccourcis, je cherche juste à rentrer avant la nuit." J'ai mis des mois à comprendre ce que cette phrase contenait. Que la maturité, dans cette ville comme dans la vie, n'est pas de savoir où l'on va. C'est de savoir qu'on y arrivera, même en s'y prenant mal.

New York m'a enseigné cela avec une patience que je n'attendais pas d'elle. Je me suis perdue des centaines de fois depuis ce premier mardi dans le West Village. Je me perds encore. Mais je ne panique plus. J'ai compris que la ville, pour peu qu'on lui laisse le temps, finit toujours par vous remettre dans la bonne direction. Parfois en vous déposant exactement là où vous vouliez aller. Parfois en vous déposant quelque part de mieux, que vous ne saviez pas que vous cherchiez.

C'est peut-être ce que j'ai fini par comprendre après avoir quitté cette ville : que se perdre n'avait jamais été le contraire d'arriver. Que c'était une autre façon d'arriver. Plus lente, plus humble, plus vraie. Celle qui vous change, au lieu de vous satisfaire.

Alors la prochaine fois que vous serez à New York et que votre téléphone vous dira de tourner à gauche, essayez de tourner à droite. Pas toujours. Juste une fois. Vous verrez ce que la ville vous réserve quand elle comprend que vous avez cessé de vouloir la maîtriser. C'est, je crois, la première chose qu'elle vous pardonne. Et peut-être la seule qu'elle attendait de vous pour commencer, vraiment, à vous parler.