Il m'a fallu deux ans à New York avant de lever les yeux.
Pas vers les tours. Pas vers l'Empire State ou le Chrysler, ces monuments que tout le monde photographie en renversant la tête. Non. Je parle des toits. De ce monde entre le ciel et la rue que personne ne remarque, parce que New York vous apprend très vite à garder le regard droit devant, à marcher vite, à ne pas ralentir.
Les toits, on ne les voit que par accident. Un escalier de secours qui mène trop haut. Un ami d'ami qui a les clés d'un immeuble à Bushwick. Une porte coupe-feu qu'un courant d'air a laissée entrouverte un soir d'été.
Et alors, quelque chose se produit.
La ville cesse d'être un canyon
Quand on vit à New York au niveau de la rue, la ville est un corridor. Des murs de brique et d'acier qui canalisent le regard, le bruit, le vent. On avance dans des tranchées. On ne voit jamais l'horizon. On oublie même qu'il existe.
Monter sur un toit, c'est sortir du labyrinthe. D'un coup, la ville s'ouvre. Les buildings ne sont plus des falaises; ce sont des îlots dans un archipel. Et entre eux, il y a du ciel. Tellement de ciel qu'on se demande où il se cachait, en bas.
La première fois que je suis montée sur le toit de mon immeuble à Brooklyn, j'ai pleuré. Pas de tristesse. De soulagement. Parce que j'avais oublié que la ville avait des bords, que le fleuve était là, que le soleil ne se couchait pas seulement entre deux tours mais sur tout un horizon de toits, d'eau et de lumière.
J'ai compris ce jour-là pourquoi les New-Yorkais parlent du toit comme d'un lieu sacré. Ce n'est pas un luxe. C'est une nécessité.
Les water towers, ces sentinelles discrètes
On ne parle pas assez des water towers. Ces réservoirs en bois, perchés sur leurs échasses métalliques, sont les totems de la ville. Chaque toit en a un. De loin, ils ressemblent à des veilleurs immobiles, posés là depuis un siècle pour surveiller quelque chose que nous avons oublié.
Ils sont en bois de cèdre, la plupart. Un matériau d'un autre temps, dans une ville qui ne jure que par le verre et l'acier. Ils sont remplacés à l'identique depuis plus de cent ans, par les mêmes familles d'artisans. Dans une ville qui démolit et reconstruit sans relâche, les water towers sont ce qui dure.
J'ai mis des mois à les voir. Et puis un matin, en marchant dans le Lower East Side, j'ai levé les yeux pour une raison que j'ai oubliée, et j'en ai compté sept d'un seul regard. Sept silhouettes rondes, patinées par le temps, qui attendaient que quelqu'un les remarque.
Depuis, je les vois partout. Elles sont devenues mes repères. Quand je marchais dans la ville, c'était elles que je cherchais du regard par-dessus les toits.
Tar beach, la plage secrète
Les New-Yorkais ont un nom pour ça: tar beach. La plage de goudron. En été, quand les appartements sans climatisation deviennent des fours, les habitants montent sur les toits. Ils étalent des serviettes sur le bitume brûlant, sortent des chaises pliantes, montent des glacières de bière, et regardent le ciel passer du blanc au rose.
C'est un rituel de survie devenu art de vivre. Sur les toits de Bed-Stuy et de Washington Heights, les familles installent des barbecues. Les enfants courent entre les antennes. Les voisins qui ne se parlent jamais dans l'escalier se retrouvent là-haut, à trois mètres au-dessus de leur vie habituelle, et deviennent soudain des gens différents.
Le secret des toits de New York, c'est ça: l'altitude change les gens. Pas besoin de monter au centième étage. Cinq étages suffisent. Quelque chose dans le fait de dominer la rue, d'entendre le bruit de la ville comme un murmure plutôt qu'un cri, libère un poids qu'on ne savait même pas porter.
Les New-Yorkais que j'ai croisés sur ces toits n'étaient pas les mêmes qu'en bas. Plus lents. Plus ouverts. Comme si la ville, vue d'en haut, leur donnait enfin la permission de ne rien faire.
Les jardins suspendus
Certains toits sont des jardins. Pas les terrasses aménagées des hôtels avec cocktails à vingt dollars. Les vrais jardins de toit. Ceux que des voisins ont construits ensemble, pot par pot, planche par planche, en montant de la terre dans des seaux par l'escalier.
À Brooklyn, j'ai vu un toit couvert de tomates et de basilic où une femme italienne de quatre-vingts ans venait chaque matin surveiller ses plants. Elle disait que c'était le seul endroit de New York qui lui rappelait Naples. Le vent, la lumière, l'odeur de la terre chaude.
À Chelsea, avant que la High Line ne devienne ce qu'elle est, les toits étaient déjà des jardins suspendus. Des gens qui n'avaient pas les moyens de quitter la ville en été y avaient créé leur campagne. Des pieds de vigne sur des treillis rouillés. Des roses trémières dans des pots de peinture. Des fraises qui mûrissaient entre les conduits de ventilation.
Ces jardins ne figurent dans aucun guide. On n'y accède que par invitation. Mais ils disent quelque chose de profond sur New York: que cette ville ne cède jamais le dernier mot à la pierre. Qu'il y a toujours quelqu'un, quelque part, en train de planter quelque chose qui n'a aucune raison de pousser là.
Ce que les toits m'ont appris
Quand je pense à ce que New York m'a fait, je pense souvent à cette bascule du regard. Avant, je regardais droit devant. Je cherchais ma route, mon adresse, mon métro. La ville était un problème à résoudre. Un labyrinthe à traverser.
Les toits m'ont appris à lever les yeux. Et en levant les yeux, j'ai commencé à voir une autre ville. Pas seulement les water towers et les jardins. Mais cette couche invisible de New York, celle qu'on ne trouve que quand on cesse de courir.
New York n'est pas une ville plate, même si on la vit comme telle. Elle a des strates. La rue. Les sous-sols du métro. Les étages qu'on traverse sans les regarder. Et puis les toits, cette frontière douce entre la ville et le ciel, où tout ralentit enfin.
C'est sur un toit de Greenpoint, un soir de septembre, que l'idée d'écrire m'est venue. Pas l'envie d'écrire sur les toits. L'idée que ce que je vivais à New York méritait d'être raconté. Que cette mue lente que la ville opérait en moi avait peut-être quelque chose d'universel.
Monter
Quand on arrive à New York pour la première fois, on ne comprend pas. On est au niveau de la rue, submergé, étourdi. La ville vous pousse, vous tire, vous compresse. Tout est trop: trop grand, trop bruyant, trop rapide.
Et puis un jour, quelqu'un vous dit: monte.
Vous montez. Et d'un coup, le trop-plein disparaît. La ville est toujours là, mais elle a changé de visage. Vue d'en haut, elle n'est plus agressive. Elle est belle. Elle est fragile, même. Tous ces toits, c'est autant de vies empilées, de nuits d'insomnie, de matins de café, de disputes et de baisers que personne ne verra jamais.
Quand j'ai fini par quitter New York, c'est aux toits que j'ai pensé en dernier. Pas aux avenues. Pas aux néons. Pas aux restaurants. Aux toits. À cette hauteur discrète où la ville vous laisse enfin la regarder sans vous bousculer.
Si vous n'avez pas encore trouvé votre toit à New York, cherchez-le. Il existe. Il vous attend quelque part entre le cinquième étage et le ciel.
C'est là que New York commence vraiment.