On m'avait parlé de l'énergie de Manhattan. Du vertige de Midtown, des lumières de Times Square, de la tension créative de Brooklyn. Personne ne m'avait parlé de l'Upper West Side.
C'est normal. Ce quartier ne se vend pas. Il ne pose pas pour les photos. Il n'apparaît sur aucune liste des dix endroits à voir absolument. Et c'est précisément pour ça qu'il est devenu, avec le temps, l'endroit où je retourne toujours.
Le quartier qu'on ne visite pas, on y arrive
L'Upper West Side ne se trouve pas lors d'un premier voyage. Il faut déjà avoir épuisé les spectacles, s'être perdu dans le Lower East Side, avoir traversé le Brooklyn Bridge au lever du soleil, avoir fait la queue pour un bagel sur Houston Street. Il faut avoir vécu le New York qu'on vous promet avant de mériter celui qu'on vous cache.
Ce quartier commence là où Central Park touche Columbus Circle et remonte jusqu'à Cathedral Parkway, coincé entre le parc et l'Hudson. Mais les limites géographiques ne disent rien de ce qu'il est vraiment. L'Upper West Side, c'est l'endroit où New York a décidé de vieillir sans se battre.
Les brownstones ici ne sont pas rénovés pour les réseaux sociaux. Les épiceries n'ont pas changé de vitrine depuis trente ans. Les vieux couples marchent bras dessus bras dessous sur Broadway sans se presser, et personne ne les bouscule. C'est un quartier qui a fait la paix avec le temps.
Riverside Park, le secret le mieux gardé de Manhattan
Tout le monde connaît Central Park. C'est le parc que vous voyez depuis l'avion, celui qui apparaît dans tous les films, celui où les cerisiers explosent au printemps. Mais de l'autre côté de l'Upper West Side, longeant l'Hudson sur des kilomètres, s'étire un parc que presque aucun touriste ne connaît.
Riverside Park n'est pas photogénique de la même façon. Il n'a pas les pelouses immenses ni les fontaines célèbres. Ce qu'il a, c'est la rivière. Et avec la rivière, cette chose que New York offre rarement : l'horizon.
J'y suis allée un soir d'octobre, presque par hasard. Le soleil tombait derrière le New Jersey, et la lumière était de celles qu'on ne sait pas nommer parce que les mots arrivent toujours après. Des joggers passaient sans me voir. Un homme jouait de la trompette près du 79th Street Boat Basin. Personne ne filmait. Personne ne posait. La ville, pour une fois, n'était pas un spectacle.
C'est ce soir-là que j'ai compris quelque chose sur New York. La ville ne vous donne pas ses meilleurs moments quand vous les cherchez. Elle les glisse dans les interstices, quand vous avez cessé de vouloir être impressionnée.
Les institutions qui refusent de mourir
Il y a sur Amsterdam Avenue, entre la 80ème et la 86ème rue, une série de commerces qui ressemblent à des actes de résistance. Pas la résistance bruyante de l'East Village ou la réinvention permanente de Harlem. Quelque chose de plus discret. La résistance de ceux qui restent simplement là.
Zabar's existe depuis 1934. Le comptoir à saumon fumé est le même qu'il y a quarante ans. Les employés connaissent les clients par leur prénom, et certains clients viennent depuis si longtemps qu'ils se souviennent du quartier d'avant. D'avant les tours de luxe sur Central Park West. D'avant les prix qui ont chassé les libraires. D'avant.
Barney Greengrass, le « roi de l'esturgeon », sert le même brunch depuis 1908. Les tables sont serrées, le service brusque, les prix indécents pour ce que c'est : du poisson fumé sur un bagel. Mais ce n'est pas du poisson que les gens viennent chercher ici. C'est la certitude que certaines choses durent.
Dans une ville qui se reconstruit sans cesse, il y a quelque chose de profondément rassurant dans un quartier qui refuse de changer. Pas par nostalgie. Par conviction.
Le quartier des fantômes lumineux
L'Upper West Side est hanté, mais pas de la façon dont on hante les vieux quartiers. Ses fantômes sont littéraires, musicaux, cinématographiques. Ils sont partout si vous savez où regarder.
Le Dakota, à l'angle de Central Park West et de la 72ème rue, est l'immeuble où vivait John Lennon. Où il est mort, aussi, un soir de décembre 1980. En face, dans Central Park, Strawberry Fields reste couvert de fleurs fraîches, comme si le deuil n'avait jamais vraiment pris fin. Mais le Dakota, c'est aussi le décor de Rosemary's Baby, l'immeuble où Polanski a filmé l'angoisse en pierres. Double fantôme, double mémoire.
Plus haut sur la 77ème rue, le Muséum d'Histoire naturelle vous accueille avec ses dinosaures et ses dioramas d'un autre temps. C'est le musée préféré des enfants new-yorkais, celui où ils ont tous couru un jour entre les squelettes de tyrannosaures en criant de joie et de terreur mêlées. Quand vous entrez dans le hall et que ce squelette de baleine bleue flotte au-dessus de vos têtes, vous comprenez quelque chose sur cette ville. Même ses musées refusent la demi-mesure.
Et puis il y a Lincoln Center, ce vaste complexe où l'opéra, le ballet et le philharmonique cohabitent comme des voisins qui se supportent depuis des décennies. Un soir d'été, quand les portes restent ouvertes et que la musique s'échappe vers la plaza, vous pouvez vous asseoir au bord de la fontaine et écouter gratuitement ce que d'autres ont payé deux cents dollars pour entendre. New York, parfois, est d'une générosité qui vous prend au dépourvu.
Ce que l'Upper West Side enseigne
Je connais des gens qui vivent à New York depuis vingt ans et n'ont jamais mis les pieds dans ce quartier. Pas par manque de curiosité. Par un préjugé tenace : celui qui veut que l'Upper West Side soit ennuyeux. Trop résidentiel. Trop calme. Trop prévisible.
Ils ont tort. Mais je comprends l'erreur. L'Upper West Side ne crie pas. Il ne vous attrape pas par le col pour vous montrer sa dernière galerie ou son bar clandestin. Il ne figure sur aucun blog de « quartiers tendance » et aucun influenceur ne pose devant ses épiceries.
Ce qu'il fait, c'est plus subtil. Il vous montre ce à quoi ressemble une vie choisie.
Les gens ici ont décidé d'être là. Pas parce que c'est le quartier du moment, pas parce que leurs amis y vivent, pas parce que c'est là que les choses se passent. Ils sont là parce qu'un jour, après avoir vécu la frénésie du reste de la ville, ils ont voulu la version de New York où l'on peut s'asseoir sur un banc de Riverside Park avec un livre et ne penser à rien.
C'est une leçon que j'ai mis du temps à entendre. On vient à New York pour l'intensité. On y reste pour les moments où l'intensité se tait.
Si vous en êtes encore à préparer votre premier voyage, l'Upper West Side n'est peut-être pas pour vous. Pas encore. Mais gardez ce nom quelque part, dans un coin de votre tête. Parce que le jour où vous reviendrez, le jour où New York cessera d'être un spectacle et deviendra conversation, c'est là que vos pas vous mèneront.
Et ce jour-là, vous comprendrez ce que j'ai compris après l'avoir quittée : les quartiers qui comptent le plus sont ceux qu'on ne photographie jamais.