Williamsburg, le quartier qui a inventé sa propre disparition

On vous envoie à Williamsburg pour les brunchs et le street art. Personne ne vous raconte l'ironie fondatrice de ce quartier : les artistes qui l'ont rendu désirable ont créé les conditions exactes de leur propre expulsion.

La première fois que je suis allée à Williamsburg, j'ai cru comprendre. Les murs peints, les terrasses encombrées de plantes, les boutiques qui vendaient des objets dont personne n'avait besoin mais que tout le monde désirait. J'ai pensé : voilà le Brooklyn créatif dont on me parlait. Il m'a fallu revenir sept fois, à des heures différentes, dans des rues différentes, pour comprendre que ce que je voyais n'était pas le quartier. C'était son masque.

Avant d'être un symbole

Il y a trente ans, Williamsburg n'intéressait personne. Le quartier portait ses cicatrices industrielles sans la moindre coquetterie. Des entrepôts vides le long du waterfront, des usines désaffectées dont les fenêtres cassées donnaient sur l'East River comme des yeux éteints. Les familles portoricaines du Southside et les communautés hassidiques du sud de Broadway formaient deux mondes parallèles, séparés par quelques rues et plusieurs siècles de distance culturelle.

Le loyer d'un loft dans un ancien atelier de confection coûtait moins que celui d'un studio à Manhattan. C'est ce détail, cette ligne dans un budget serré, qui a tout déclenché.

Les artistes et le piège de la beauté

Les premiers à traverser le pont n'étaient pas des pionniers au sens héroïque. C'étaient des gens qui ne pouvaient plus se payer l'East Village et qui avaient besoin de place. Des peintres qui avaient besoin de murs, des musiciens qui avaient besoin de volume, des écrivains qui avaient besoin de silence. Ils ne cherchaient pas à coloniser un quartier. Ils cherchaient juste un endroit où créer sans se ruiner.

Ce qu'ils n'avaient pas prévu, c'est que la création attire le regard. Et que le regard attire l'argent.

Les galeries ont poussé dans les anciens ateliers. Les cafés se sont installés dans les garages. Les friperies ont remplacé les quincailleries. Chaque mur peint, chaque concert improvisé dans un sous-sol, chaque soirée lecture dans un bar enfumé ajoutait de la valeur à un quartier qui n'en demandait pas. Les agents immobiliers ont commencé à utiliser le mot « créatif » dans leurs annonces. C'était le signal.

En rendant Williamsburg vivant, les artistes avaient signé leur propre bail de sortie.

La frontière invisible

Il y a une ligne à Williamsburg que personne ne trace sur les cartes mais que tout le monde connaît. Au sud de Broadway, le quartier change. Les enseignes passent à l'hébreu et au yiddish. Les femmes portent des perruques et des robes longues. Les hommes, des chapeaux noirs et des papillotes. Les trottoirs se remplissent d'enfants, plus d'enfants que vous n'en verrez dans tout le reste de Brooklyn réuni.

La communauté hassidique de Williamsburg vit ici depuis les années quarante. Elle a traversé toutes les vagues : la désindustrialisation, la criminalité des années quatre-vingt, l'arrivée des artistes, puis celle des promoteurs. Elle n'a pas bougé. Pas parce qu'elle n'avait nulle part où aller, mais parce que pour elle, l'ancrage n'est pas une question de loyer. C'est une question de foi.

C'est peut-être la chose la plus fascinante de Williamsburg : cette coexistence silencieuse entre deux mondes qui ne se parlent presque pas mais qui partagent les mêmes trottoirs. Les hipsters qui traînent au café sur Berry Street et les familles hassidiques qui font leurs courses sur Lee Avenue vivent dans le même code postal et dans des univers radicalement différents. Ni les uns ni les autres ne semblent surpris par la présence de l'autre. C'est New York dans sa forme la plus pure : la cohabitation sans communion.

Le waterfront, ou la victoire du béton

Quand je me souviens de ma première visite au waterfront de Williamsburg, je vois encore les terrains vagues, les clôtures rouillées, cette vue stupéfiante sur Manhattan que personne ne semblait réclamer. C'était un secret mal gardé, un de ces endroits que les habitués de Brooklyn se partageaient à voix basse, comme un trésor qu'on protège en n'en parlant pas.

Puis le rezonage de 2005 est arrivé. Les tours de verre ont poussé là où l'herbe poussait entre les rails. Des appartements à trois millions de dollars avec vue sur le skyline se sont empilés les uns sur les autres, et le waterfront est devenu ce qu'il est aujourd'hui : une promenade propre, léchée, avec des bancs design et des restaurants dont les menus ne contiennent que des mots en anglais.

Il y a quelque chose de vertigineux à se tenir sur cette promenade et à réaliser que la vue est exactement la même qu'il y a vingt ans. Le même East River, le même Manhattan scintillant, le même ciel. Tout ce qui a changé, c'est qui a le droit de la regarder.

Ce qui reste quand la fête est finie

On pourrait raconter Williamsburg comme une tragédie. La gentrification qui dévore tout. Les artistes chassés, la culture remplacée par le commerce, l'âme d'un quartier bradée au plus offrant. C'est un récit commode, et il n'est pas entièrement faux.

Mais si vous quittez Bedford Avenue, si vous vous perdez dans les rues au-delà de Grand Street, si vous poussez les portes que les guides n'indiquent pas, vous trouverez autre chose. Des ateliers de gravure qui survivent entre deux boutiques. Un homme qui accorde des pianos dans un sous-sol de Wythe Avenue depuis trente-sept ans. Une librairie espagnole sur Graham Avenue qui résiste, entêtée, magnifique, à tout ce qui voudrait l'effacer.

Williamsburg n'a pas disparu. Il s'est replié. Comme un animal qui adapte son camouflage à un environnement changé. La créativité qui a fait naître le quartier est toujours là, mais elle ne s'affiche plus sur les murs. Elle se planque dans les arrière-cours, les étages supérieurs, les heures creuses.

C'est Greenwich Village qui m'avait appris ça le premier : les quartiers qui comptent ne meurent jamais vraiment. Ils changent de forme. Ils continuent en sourdine, pour ceux qui savent où chercher.

La leçon que Williamsburg refuse de donner

Il serait tentant de tirer une morale. De dire que Williamsburg enseigne quelque chose sur la résistance, le prix de la création, ce qui reste quand le spectacle est fini. Mais ce quartier ne donne pas de leçons. Il vous laisse tirer vos propres conclusions, et si elles sont contradictoires, c'est que vous commencez à comprendre.

Parce que la vérité, c'est que Williamsburg est devenu beau grâce aux artistes et invivable à cause de cette beauté. Que la gentrification détruit et régénère en même temps. Que les tours de verre du waterfront sont laides et que la vue depuis leur toit est bouleversante. Que le quartier le plus photographié de Brooklyn est aussi celui où personne ne se regarde dans les yeux.

J'ai compris quelque chose sur ce que New York m'a fait en marchant dans Williamsburg. Cette ville ne vous offre jamais une seule vérité. Elle vous en offre plusieurs, toutes contradictoires, et vous laisse seul avec le désordre. C'est exaspérant. C'est aussi la définition exacte de la liberté.

Le Williamsburg d'aujourd'hui n'est pas celui que les artistes ont trouvé. Ce n'est pas non plus celui que les promoteurs ont vendu. C'est les deux à la fois, et ni l'un ni l'autre, et quelque chose de troisième que personne n'a encore nommé. Si vous y allez, ne cherchez pas le vrai Williamsburg. Cherchez le vôtre. C'est le seul qui compte.