Les adresses que je n'ai pas voulu donner

Dans le livre, certains lieux apparaissent sans leur nom. Pourquoi j'ai protégé ces adresses, et ce que ce silence m'a appris sur l'écriture et sur New York.

Une lectrice m'a écrit le mois dernier. Elle avait fini le livre, elle préparait cinq jours à New York, et elle me demandait l'adresse exacte de ce café que je décris à la page quatre-vingt-douze. Celui avec la fenêtre qui donne sur un petit parc, les chaises dépareillées, et la femme derrière le comptoir qui sert le thé sans qu'on ait à demander.

Elle avait souligné le passage. Elle voulait y aller.

Je ne lui ai pas répondu tout de suite. Pas parce que je ne savais pas. Parce que je n'avais aucune envie de lui dire.

C'est à ce moment-là que j'ai compris quelque chose que j'aurais dû voir depuis longtemps. Mon livre n'est pas seulement fait de ce que j'y ai raconté. Il est fait, aussi, de ce que j'ai refusé d'écrire.

La première fois que j'ai menti par omission

J'ai commencé à écrire New York, Mon Éveil en pensant que mon travail était simple. Être honnête. Tout dire. Décrire les rues, nommer les cafés, donner les coordonnées des endroits qui m'avaient transformée pour que d'autres puissent y aller à leur tour. C'était le pacte que je croyais avoir avec le lecteur. La ville contre les pages. Mes adresses contre votre confiance.

J'ai tenu cette ligne pendant trois chapitres. Puis je suis arrivée au passage sur la petite librairie de l'East Village. Vous savez peut-être de laquelle je parle. Celle qui n'a pas d'enseigne lisible depuis la rue, où le propriétaire vous regarde comme un intrus pendant les premières trois visites, puis vous tend une chaise sans rien dire à la quatrième. Celle où j'ai passé un après-midi de janvier à pleurer entre les rayons sans que personne ne fasse semblant de ne pas voir.

J'ai tapé son nom. Je l'ai effacé. Je l'ai retapé. Je l'ai effacé une deuxième fois.

J'ai compris ce jour-là qu'écrire honnêtement ne voulait pas toujours dire écrire complètement. Qu'il existe des silences qui ne sont pas des mensonges, mais des protections. Que certaines vérités méritent d'être tues exactement parce qu'on les aime.

J'ai laissé la librairie dans le livre. J'ai gardé la scène, l'odeur du papier, la chaise, l'après-midi entier. Mais je n'ai pas donné l'adresse. J'ai juste écrit "une rue de l'East Village qu'il faudra que je vous laisse trouver."

Une éditrice m'a fait remarquer, sur cette ligne, que c'était "frustrant pour le lecteur." Je l'ai laissée telle quelle. Je n'avais pas envie d'être moins frustrante.

Ce qu'un livre fait à un lieu

Il y a une chose que les écrivains de voyage évitent de regarder en face. L'effet d'un livre sur les endroits qu'il décrit.

Hemingway a tué le café qu'il aimait à Paris en l'écrivant. Pas tout de suite, pas méchamment, pas même volontairement. Mais dix ans après Paris est une fête, la Closerie des Lilas n'était plus un endroit où l'on écrivait. C'était un endroit où l'on prenait des photos en ayant vaguement l'impression que quelque chose s'était passé là, autrefois, avec quelqu'un dont on avait lu le nom dans un livre. Le lieu existait encore. Le lieu était mort.

À New York, je l'ai vu se produire en accéléré. Un blogueur mentionne une pizzeria de Bushwick. Trois mois plus tard, il y a la queue jusqu'au coin de la rue. Six mois plus tard, le propriétaire a changé sa pâte, augmenté ses prix, et engagé quelqu'un pour faire les photos Instagram. Un an plus tard, les habitués ne viennent plus. La pizzeria existe encore. Le lieu, lui, est devenu autre chose.

J'ai connu ces endroits avant. J'ai connu beaucoup d'endroits avant. Et quand on commence à écrire un livre, on doit choisir. Est-ce qu'on veut être le blogueur qui transforme les lieux qu'il aime en files d'attente ? Ou est-ce qu'on veut écrire en sachant qu'on protège quelque chose ?

J'ai choisi la deuxième option. Parfois en serrant les dents. Parce qu'on aimerait bien partager. Parce qu'on aimerait bien que le lecteur, à son tour, puisse aller s'asseoir à la même table. Parce qu'il y a une vanité, quand on aime un lieu, à vouloir l'inscrire dans une page comme on inscrit un nom au bas d'une lettre.

Mais l'inscription, justement, c'est ce qui tue.

Les compromis que j'ai inventés

Pour préserver ce que je devais préserver, j'ai inventé tout un vocabulaire de demi-vérités utiles. Je les liste ici, parce qu'aucun guide d'écriture ne le fera à ma place, et parce que tout écrivain qui s'attaquera à une ville aimée finira par devoir se les inventer aussi.

J'ai écrit "un café près du parc" quand le parc était précis et qu'il y avait exactement deux cafés à proximité. L'un est bon, l'autre est devenu mauvais depuis. Le lecteur attentif trouvera. Le touriste pressé n'aura pas la patience.

J'ai composé des lieux à partir de plusieurs adresses réelles. Le bar de la page cent vingt-quatre, par exemple. C'est en réalité l'ambiance d'un endroit dans le Lower East Side, le barman d'un autre dans le West Village, et la fenêtre d'un troisième à Brooklyn. Aucun n'existe tel que je l'ai écrit. Mais chacun a contribué à ce qui est sur la page. Le lieu du livre est plus vrai, finalement, qu'aucun des trois lieux séparés. Il porte la vérité que chacun ne portait qu'à moitié.

J'ai déplacé certaines scènes. Une conversation qui a eu lieu sur un trottoir précis de Crown Heights se déroule dans le livre quelque part vers Bed-Stuy. Pas pour mentir. Pour laisser à la rue de Crown Heights le droit de continuer à être ce qu'elle est, sans que quelqu'un, un jour, vienne s'y promener en pensant : "C'est ici qu'elle a écrit ça."

J'ai changé certaines saisons. Une matinée d'octobre est devenue une matinée de mars dans le texte, parce que les détails d'octobre auraient identifié la rue avec une précision dangereuse. Le lecteur ne s'en apercevra jamais. Le quartier respire mieux ainsi.

J'ai laissé tomber des passages entiers. Des scènes formidables, drôles, vraies, que j'ai jetées non pas parce qu'elles étaient mauvaises, mais parce qu'elles auraient compromis un lieu qui n'avait pas demandé à figurer dans un livre. Mes meilleurs paragraphes, parfois, sont ceux que vous ne lirez jamais.

Les lieux qui ont survécu nommés

Il y a des exceptions. Quelques lieux que j'ai osé nommer pleinement, en sachant ce que je risquais.

Il y a, par exemple, ce diner du West Village dont je donne le nom et le coin de rue. Je l'ai nommé parce qu'il a déjà figuré dans une dizaine de films, parce qu'il est dans tous les guides depuis trente ans, et parce que ses propriétaires m'ont dit, quand je leur ai demandé, qu'ils préféraient être dans un livre français qu'ignorés.

Il y a la grande librairie de Manhattan que je nomme à la fin du chapitre douze. Elle est solide. Elle a survécu à pire que mes lecteurs. Et son fondateur m'a dit, en riant : "Si je meurs à cause de votre livre, je serai mort heureux."

Il y a un parc, exactement un, dont je donne presque l'adresse. Pas parce qu'il est public. Parce qu'il est si caché que même avec mes indications, neuf lecteurs sur dix ne le trouveront pas. C'est ma blague privée avec les autres. Ceux qui le trouvent l'auront mérité.

Pour le reste, les cafés, les coins de rue, les escaliers d'immeubles que personne ne devrait fréquenter sans y avoir été invité, j'ai choisi le silence. Ce n'est pas de l'élitisme. C'est presque l'inverse. C'est la conviction que certains lieux n'existent qu'à condition qu'on ne sache pas où ils sont. Que la magie d'une chambre, parfois, c'est sa porte qu'on n'a pas trouvée tout seul.

Ce que ce silence m'a appris

Je n'avais pas anticipé, en commençant, ce que ces décisions allaient me faire à moi.

Écrire un livre sur New York en y cachant des choses change la manière dont on parcourt la ville. On commence à voir partout les endroits qu'il ne faudrait pas dire. Une boulangerie dans une rue calme de Sunset Park. Un escalier qui mène à un toit qu'on a appris à connaître par accident. Un banc précis dans Riverside Park, dont je sais le numéro et que je ne dirai jamais. La ville devient un répertoire silencieux, qui me suit partout.

J'ai fini par comprendre que c'était cela, l'intimité avec une ville. Pas le fait de tout connaître. Le fait de savoir ce qu'il faut taire. C'est exactement comme avec une personne qu'on aime. On ne raconte pas tout ce qu'on sait d'elle. On garde des choses. Ces silences ne sont pas des mensonges. Ce sont des soins.

Mon livre, dans ses meilleurs passages, fait ça. Il vous emmène quelque part, il vous y laisse respirer, et il referme la porte derrière vous sans vous donner la clé. Vous repartez avec l'impression d'avoir été là sans vraiment savoir où "là" se trouvait. C'est inconfortable. C'est, je crois, voulu.

D'autres écrivains ont essayé de cartographier New York au mètre près. Beaucoup l'ont fait magnifiquement. Mais aucun de leurs livres ne ressemble à ce que je voulais faire. Comme je l'écrivais dans un autre texte, cette ville résiste à la description par sa nature même. Elle change plus vite que l'encre ne sèche. Lui imposer une carte, c'est trahir ce qu'elle est. Lui laisser ses zones d'ombre, c'est peut-être la seule manière honnête de l'écrire.

C'est, me semble-t-il, le seul moyen vrai d'écrire sur une ville qu'on aime. Décrire les sensations sans cartographier le butin. Donner la chaleur sans donner le numéro de la porte. Laisser au lecteur le droit, en suivant ses propres pas, de tomber sur le sien.

Ce que je dirai à la lectrice

Je n'ai toujours pas répondu à la lectrice qui voulait l'adresse du café page quatre-vingt-douze.

Je vais lui répondre, je crois, quelque chose comme ceci.

Je ne peux pas vous dire où il est. Pas parce que je ne veux pas vous le dire à vous. Parce que si je vous le dis à vous, je dois le dire à la suivante, et à celle d'après, et à toutes celles qui ont souligné le même passage. Et à ce moment-là, le café que vous voulez voir n'existera déjà plus.

Mais je peux vous dire ceci. Allez vous promener un mardi matin dans le West Village, du côté ouest, vers le fleuve. Marchez jusqu'à ce que vos jambes commencent à se plaindre. Cherchez une fenêtre qui donne sur un petit parc. Entrez dans le premier endroit où vous avez envie d'entrer.

Si ce n'est pas le mien, c'est probablement mieux. Ce sera le vôtre.

Et si, vraiment, vous tombez sur le bon, vous le saurez. Vous reconnaîtrez la fenêtre, la chaise, le silence particulier. Et vous comprendrez aussi pourquoi je ne pouvais pas vous y emmener.

C'est, finalement, le pacte que ce livre essaie de tenir avec ses lecteurs. Je ne vous donne pas New York. Je vous donne les outils pour tomber sur le vôtre. Et pour le reconnaître quand ça arrive.

Le reste, ce sont vos secrets à vous. Je ne vous demande qu'une chose. Quand vous les trouverez, à votre tour, n'en faites pas la liste.