Les mots de New York que je n'ai pas pu traduire

J'ai écrit un livre français sur une ville qui parle anglais. Certains mots ont refusé la traduction. Voici ceux que j'ai gardés, et ce qu'ils m'ont appris sur les villes, les langues, et les silences entre les deux.

Mon éditrice a posé son stylo rouge sur la page cinquante-trois. Elle a entouré le mot stoop. Puis bodega. Puis block. Puis elle a levé les yeux vers moi et elle a demandé, très doucement, si j'étais vraiment sûre de vouloir garder ces mots-là en anglais dans un livre français.

J'étais sûre.

Ce n'était pas par coquetterie. Ce n'était pas pour faire américain, pour saupoudrer le texte d'une couleur locale un peu facile. C'était parce que j'avais passé trois ans à essayer de traduire New York, et que certains mots s'étaient plantés dans le manuscrit comme des clous. Chaque fois que j'essayais de les arracher, c'est un morceau de la ville qui partait avec eux.

Il y a des choses qu'on ne peut pas dire dans sa langue maternelle, même en l'aimant profondément. Pas parce que la langue est pauvre. Parce que ce qu'on essaye de nommer n'a tout simplement jamais existé dans le monde que cette langue décrit. On peut inventer une périphrase. On ne peut pas inventer une absence.

Voici donc les mots de New York que j'ai dû laisser tels quels. Ce que j'ai compris, en essayant pendant trois ans de les retoucher et en renonçant à chaque fois, déborde largement le livre lui-même.

Stoop, ce mot que la rue française ne connaît pas

Les brownstones de Brooklyn, de Harlem, du West Village, possèdent toutes un stoop. Quelques marches en grès qui montent depuis le trottoir jusqu'à la porte d'entrée. Trois, cinq, parfois sept marches. Rien de plus.

Sauf que ce n'est pas rien.

Le stoop n'est pas un perron. Un perron est un objet architectural, une construction, un élément de façade. Le stoop est un lieu social. C'est là que les voisins s'assoient les soirs d'été quand les appartements sont trop chauds. C'est là que les enfants font leurs devoirs quand leur mère ne veut pas les perdre de vue. C'est là que les vieux regardent la rue comme d'autres regardent la télévision, que les adolescentes flirtent en fumant des cigarettes américaines, que les amies s'assoient pour pleurer les ruptures. C'est une cour, une terrasse, un théâtre de quartier, un seuil. C'est la porte ouverte sur une intimité sans invitation.

En français, je pouvais écrire : "Elle s'est assise sur les marches devant l'immeuble." Techniquement, c'était exact. Mais ça ne disait rien. Ça ne disait pas que ces marches-là étaient à elle, qu'elle y avait grandi, qu'elle y avait pleuré la première fois qu'un garçon ne l'avait pas rappelée, qu'elle y avait lu Beloved un été où Brooklyn fondait. Le stoop contient une mémoire que "les marches" ne contiendra jamais.

J'ai gardé le mot. Entier, en italique, sans guillemets pédagogiques. Comme on garde le nom d'un quartier, le prénom d'une rue, l'odeur d'une saison. Le stoop appartient à une catégorie de mots qui refusent la traduction non par orgueil, mais parce qu'ils transportent avec eux un paysage social tout entier, que la langue française n'a pas eu l'occasion de bâtir.

Bodega, le lieu qui n'a pas d'équivalent

On me suggérait épicerie de nuit. Puis supérette. Puis magasin de quartier. Aucun ne convenait. Aucun ne convient.

Une épicerie de nuit est un lieu utilitaire : on y entre, on achète, on sort. La bodega est un lieu affectif. Derrière le comptoir, il y a presque toujours quelqu'un qui finit par connaître votre prénom, votre marque de café, l'heure à laquelle vous passez, le nom de votre chat. Il y a un sandwich qu'on prépare à n'importe quelle heure, qui s'appelle chopped cheese dans le Bronx et bacon egg and cheese à Brooklyn, et qu'on commande avec une grammaire qui n'existe nulle part ailleurs : "Let me get a B-E-C on a roll, salt pepper ketchup." Il y a un chat, souvent, qui dort sur le comptoir à côté des barres chocolatées et que personne ne déplace, parce qu'on ne déplace pas le chat de la bodega.

Une bodega n'est pas un commerce. C'est une institution. C'est l'endroit où l'on apprend qu'on est devenu un habitant du quartier, parce qu'un matin, le type derrière la caisse vous lance un "my friend" qui n'est plus une formule de politesse.

Il n'y a pas de mot français pour ça, et ce n'est pas un défaut du français. C'est que la France, contrairement à New York, n'a pas fabriqué cette institution précise : ce croisement d'immigration dominicaine, d'économie de quartier, d'insomnie urbaine, de fraternité entre inconnus et d'affection sans effusion. La bodega est née des rues de New York comme le café est né des trottoirs de Paris. On ne les traduit pas. On les habite. Et la première tasse de café de bodega commandée le matin reste une cérémonie d'initiation que je n'ai jamais osé rebaptiser.

Block, cette unité de mesure que le français ne sait pas compter

"C'est à trois blocks." En français, on dirait : "C'est à trois rues." Mais trois rues, en France, ça ne veut rien dire. Une rue peut faire dix mètres ou un kilomètre, une rue peut être droite, courbe, coupée, en impasse, en étoile. Le block, lui, est une unité standardisée, à Manhattan environ quatre-vingts mètres d'est en ouest, deux cent soixante mètres du nord au sud. C'est précis. C'est utile. C'est une façon de penser l'espace qui organise tout un rapport au corps.

Mais le block n'est pas seulement une distance. C'est aussi, presque toujours, une communauté. Il y a your block, celui où vous habitez, où les visages finissent par s'imprimer sur votre rétine comme des plaques photographiques. Il y a the next block, qui est déjà un autre monde, une autre humeur, un autre peuple. Et il y a the wrong block, que les grands-mères évoquent avec une précision chirurgicale : pas l'avenue entière, pas le quartier, ce block-là, parce qu'il y a quelque chose, vous comprendrez quand vous le verrez.

Le français pense en quartiers. New York pense en blocks. Un quartier est une idée, une identité, une humeur collective, une étiquette culturelle. Un block est une unité de vie, presque domestique. Vous traversez votre block chaque jour. Vous dites bonjour au vieux monsieur qui sort sa chaise pliante à quatorze heures précises. Vous savez où est le chien de la voisine du cinquième. Le quartier, c'est grand et politique. Le block, c'est votre palier horizontal, votre village à ciel ouvert.

J'ai gardé le mot. Parce que remplacer block par rue, c'était remplacer une intimité précise par une imprécision polie. New York ne se donne qu'à ceux qui marchent, et marcher à New York, ça se mesure en blocks, jamais en minutes ou en kilomètres. Utiliser le mot français, c'était déjà marcher autrement.

Subway, qui n'est pas un métro

Le subway de New York et le métro de Paris partagent un nom commun, et presque rien d'autre.

Le métro parisien est un réseau, propre, daté, efficace, avec ses couloirs en carrelage et ses annonces en quatre langues. Le subway est un organisme. Il ne dort jamais, vraiment jamais, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, depuis 1904. Il est sale d'une saleté qui n'est pas de la négligence mais de l'usage. Il est bruyant d'un bruit qui est celui d'une ville qui ne s'est jamais mise d'accord sur ce qu'elle voulait être. Il est lent, souvent, en travaux, détourné, rerouted, avec des annonces que personne ne comprend. Et pourtant, chaque matin, il porte huit millions de personnes qui ont toutes quelque chose à faire quelque part.

Dans le métro parisien, on regarde ses chaussures ou l'écran de son téléphone. Dans le subway, on regarde tout le monde, parce qu'il se passe toujours quelque chose. Les musiciens, les prêcheurs de rue, les danseurs acrobates, les vendeurs de M&M's, les dormeurs, les lecteurs de Dostoïevski, les deux jeunes filles qui se chuchotent des secrets dans une langue que vous ne reconnaissez pas. C'est une salle d'attente où la ville se déshabille, où l'Amérique fait défiler toutes ses contradictions en un seul wagon.

Dans un chapitre du livre, j'ai écrit : "Le subway m'a enseigné l'Amérique." Mon éditrice a proposé le métro. J'ai dit non, plus sèchement que je n'aurais voulu. Parce que ce n'était pas le métro qui m'avait enseigné quoi que ce soit. C'était cette chose-là, précise, avec son odeur, ses rats, sa grâce, son bruit et son épuisement. Et cette chose-là s'appelle le subway, ou elle ne s'appelle rien.

Brownstone, une couleur qui est devenue une architecture

Celui-là, c'est peut-être le mot le plus difficile à traduire, parce qu'il est lui-même déjà, en anglais, une sorte de traduction.

Brown stone. Pierre brune. C'est d'abord le nom d'une roche sédimentaire, un grès rougeâtre qu'on extrayait au dix-neuvième siècle dans les carrières du New Jersey, et qu'on utilisait pour habiller les façades des maisons de ville de Manhattan et de Brooklyn. La pierre s'est usée avec les décennies. Les carrières ont fermé. Les maisons, elles, sont restées. Et le mot, qui désignait une couleur de pierre, est devenu le nom d'une architecture entière.

Aucun mot français ne fait ça. Maison de ville, immeuble en grès, hôtel particulier : rien ne capture à la fois la matière, l'époque, la hauteur habituelle de quatre étages, les fenêtres à guillotine, le stoop devant, le jardin arrière minuscule, et surtout la stratification sociale de toute l'histoire new-yorkaise contenue dans une seule façade.

Un brownstone n'est pas un bâtiment. C'est un récit en plusieurs couches. On y devine les familles d'immigrants qui ont divisé les étages en studios dans les années cinquante, quand chaque mètre carré rapportait plus que la dignité d'origine. On y devine les artistes qui ont squatté les duplex dans les années soixante-dix, quand le quartier effrayait encore les agents immobiliers. On y devine les banquiers qui ont tout racheté dans les années deux mille, quand New York est redevenue une ville qu'on pouvait aimer aussi pour son silence. Et on y devine, parfois, une vieille dame qui y est née au troisième étage en 1942 et qui n'a jamais changé de porte d'entrée.

Traduire brownstone, c'était trahir toutes ces strates en même temps. J'ai gardé le mot. Il restera étranger au lecteur français. Tant mieux. C'est un mot qu'on apprend comme on apprend un quartier : en l'habitant lentement, en posant les yeux dessus pendant des années, en le laissant se déployer à son rythme dans la bouche.

Ce que ces mots m'ont appris sur la traduction

Il y en a eu d'autres, beaucoup d'autres. Deli. Diner. Uptown, downtown. Fire escape. Water tower. Doorman. Walk-up. Des dizaines de mots que j'ai entourés, barrés, retravaillés, puis finalement laissés tels quels. Je croyais d'abord que c'était un problème à résoudre, une défaite de ma langue maternelle face à une ville qui lui résistait. J'ai fini par comprendre exactement l'inverse.

Garder ces mots, c'était reconnaître que certaines expériences ne voyagent pas. Qu'une ville fabrique son propre vocabulaire parce qu'elle fabrique, lentement, sa propre façon d'être au monde. Qu'essayer de tout traduire, ç'aurait été proposer à mes lecteurs un New York parfaitement accessible, parfaitement lisse, et pour cette raison exactement parfaitement faux.

J'ai préféré leur offrir un livre avec des trous. Des mots étrangers, non traduits, qu'il fallait apprivoiser page après page. Des creux dans la langue où se glissait, peu à peu, une autre manière de penser la ville. C'est ce que font les bons voyages, d'ailleurs. Ils ne vous livrent pas une destination en cadeau déjà déballé. Ils vous obligent à apprendre quelques mots, quelques silences, quelques seuils. Et c'est précisément dans ces petits efforts-là que le lieu commence à exister pour vous.

Je crois que c'est cela, en vérité, qu'un livre peut donner qu'un guide touristique ne donnera jamais : non pas l'illusion d'avoir compris, mais la permission de ne pas tout comprendre tout de suite. La permission de buter sur un mot. De chercher. De deviner. De revenir plus tard, un peu changé par l'attente.

Stoop, bodega, block, subway, brownstone : ce sont les clous qui tiennent mon livre assemblé. Je ne les ai pas ajoutés par effet de style, ni par coquetterie cosmopolite. Ils étaient déjà là, plantés dans la ville bien avant que j'arrive. Je n'ai fait que les laisser. Et dans mes carnets de l'époque, aux premières tentatives, on voit bien ce qui se passait : chaque fois que j'essayais de franciser ces mots, la phrase qui les contenait devenait fausse. Elle sonnait juste, grammaticalement. Mais elle ne disait plus la ville.

Il y a peut-être, au bout du compte, une vérité plus vaste cachée là-dedans. Écrire sur un lieu qu'on a profondément aimé, ce n'est pas le ramener chez soi dans sa propre langue. C'est accepter qu'il ait ses propres mots, ses propres silences, ses propres résistances, et qu'à un certain moment précis, la langue maternelle doive se taire pour que la ville, elle, puisse parler. Les pages où j'ai accepté ce silence sont celles où New York, enfin, a commencé à exister pour de bon.