DUMBO, le quartier qu'on prend en photo sans le voir

On vous envoie à DUMBO pour la photo du Manhattan Bridge entre les buildings. Personne ne vous dit qu'il y a un quartier entier derrière cette image, et qu'il vaut la peine qu'on lève les yeux.

Sur Washington Street, à l'angle de Water Street, il y a une file. Pas une file pour entrer dans un musée ou un restaurant. Une file pour prendre une photo.

Ils se relaient. Un couple, un trépied, trois minutes. Une famille, un téléphone, deux minutes. Une femme seule, dos contre la chaussée, sourire pour quelqu'un qui n'est pas là, quatre minutes parce qu'elle veut être sûre. La file ne se forme pas vraiment. Elle pulse. Elle se renouvelle. Toutes les heures, à toutes les saisons, depuis dix ans.

Et derrière cette file, il y a un quartier que personne ne regarde.

C'est ça, DUMBO. Le quartier qu'on prend en photo sans le voir.

La photo que tout le monde fait

Vous la connaissez. Vous l'avez vue mille fois avant d'avoir mis un pied à New York. Le Manhattan Bridge encadré entre deux immeubles de brique, l'Empire State Building parfaitement aligné dans l'arche, la rue pavée qui plonge vers la lumière. C'est l'image de New York la plus partagée d'Instagram. Plus que la Statue de la Liberté. Plus que Times Square.

Cette image, on ne l'a pas découverte. Elle a été fabriquée. Un photographe l'a trouvée, des magazines l'ont diffusée, un algorithme l'a sacrée. Aujourd'hui, des dizaines de personnes par jour viennent l'imiter, persuadées de capturer quelque chose d'unique. Elles capturent toutes la même chose. Pas une photo de New York. Une photo d'une photo.

Je ne juge pas. J'ai fait cette photo aussi, la première fois. C'est une belle image. Elle dit quelque chose de vrai sur DUMBO, sur l'industriel et le grandiose, sur l'échelle de ce quartier coincé entre deux ponts et un fleuve. Mais elle ne dit qu'une chose. Elle dit la moins intéressante.

Parce qu'à dix mètres de cette file, dans n'importe quelle direction, commence le vrai DUMBO. Celui que personne ne photographie. Celui qui vous attendra encore quand l'algorithme aura trouvé un nouvel angle à idolâtrer.

Ce que veut dire DUMBO, et pourquoi ça compte

DUMBO, c'est un acronyme. Down Under the Manhattan Bridge Overpass. Sous le pont, en gros. C'est l'un des seuls noms de quartier de New York à avoir été inventé délibérément, à la fin des années 70, par les résidents eux-mêmes.

Et pas pour les raisons que vous croyez.

À l'époque, le quartier est mort. Les warehouses du XIXe siècle, qui faisaient autrefois rouler le commerce du port de Brooklyn, sont vides depuis des décennies. Les pavés sont défoncés. Les rues sentent l'huile de moteur et le rouille. Des artistes commencent à s'y installer, attirés par les loyers dérisoires et les plafonds de quatre mètres. Ils craignent une chose : que des promoteurs immobiliers, sentant la valeur, ne viennent les expulser.

Alors ils inventent ce nom. DUMBO. Down Under the Manhattan Bridge Overpass. Un acronyme volontairement laid. Volontairement repoussant. L'idée, c'était de rendre le quartier invendable. De dégoûter les acheteurs potentiels. Qui voudrait acheter un loft dans un endroit qui s'appelle "Dumbo" ?

L'histoire, comme toujours à New York, a fait l'inverse. Le nom est devenu cool. La laideur est devenue cachet. Les artistes ont été expulsés exactement comme ils l'avaient redouté. Aujourd'hui, un loft à DUMBO se vend cinq millions de dollars, et les jeunes ingénieurs de la tech y viennent prendre la même photo que les touristes français.

C'est l'une des leçons que ce quartier vous donne, si vous prenez le temps de l'entendre. À New York, on ne se protège pas de la spéculation par le nom qu'on se donne. Williamsburg a tenté la même chose autrement et a perdu pour les mêmes raisons. La ville mange tout ce qu'elle aime.

Les pavés belges

Marchez dans DUMBO sans prendre la photo. Marchez en regardant vos pieds.

Vous verrez des pavés. Pas des pavés français, plats et bien taillés. Des Belgian blocks, comme on les appelle ici. De grosses pierres irrégulières apportées comme lest dans les cales des navires européens du XIXe siècle. Une fois les cargaisons déchargées, on n'allait pas remporter ces blocs en Belgique ou en Angleterre. Alors on les a posés sur les rues du port. Ils ont fait du quartier ce qu'il est encore. Une zone industrielle au sol qui se souvient.

Quand vous marchez sur ces pavés, vous marchez littéralement sur du lest européen. Sur ce que les marins ont jeté à terre pour que leurs bateaux puissent repartir plus légers. Et ces pierres, à leur tour, ont fait basculer le sort d'un quartier entier. Sans elles, pas de cobblestones photogéniques. Sans cobblestones, pas de loft cinq millions de dollars. Pas de file pour la photo.

Quand vous regardez vos pieds à DUMBO, vous voyez le commerce mondial du XIXe siècle figé sous votre semelle. C'est ce que personne ne vous raconte quand on vous y envoie pour la photo.

Il y a aussi, en plusieurs endroits, des rails encastrés dans les pavés. Anciens rails de tram, anciens rails de manutention pour les warehouses. Personne ne les voit. Tout le monde marche dessus.

Les warehouses, et l'âge qu'on porte bien

Levez maintenant les yeux. Pas vers le pont. Vers les bâtiments en brique rouge qui longent Water Street, Plymouth Street, Front Street.

Ce sont des warehouses. Les Empire Stores, par exemple, ont été construits dans les années 1860 pour stocker le café, le sucre et le coton qui arrivaient au port de Brooklyn. À l'époque, c'était le premier port de café des États-Unis. La moitié de la caféine consommée à Manhattan transitait par ces murs. Aujourd'hui, les Empire Stores accueillent un West Elm, un restaurant à brunch et un rooftop avec vue sur le pont.

Vous trouverez peut-être que c'est triste. Une déchéance. Le commerce du monde remplacé par du mobilier d'appartement.

Je trouve, moi, que c'est l'une des plus belles choses de DUMBO. Ces bâtiments auraient pu être rasés, comme tant d'autres warehouses de Manhattan dans les années 60. Ils sont là. Avec leurs briques rouges noircies par le temps, leurs arcades en pierre, leurs ferronneries d'origine. Quand vous marchez à leur pied, vous frôlez une ville qui aurait pu disparaître et qui a choisi de rester.

Allez à l'intérieur d'Empire Stores. Pas pour acheter une lampe. Pour monter les escaliers. Du toit, il y a une vue sur le pont de Brooklyn et la skyline de Manhattan que la fameuse photo de Washington Street ne donne pas. Une vue gratuite, et que les touristes en file de l'autre côté ne soupçonnent jamais.

Le parc au bord de l'eau

De DUMBO, on accède à Brooklyn Bridge Park. Officiellement, ce parc commence à Pier 1 et descend vers le sud, jusqu'à Atlantic Avenue. Pour la plupart des visiteurs, "le parc", c'est la prairie en pente avec la vue sur Manhattan et le panneau "Brooklyn Bridge Park" écrit en grandes lettres.

Tournez le dos à ce panneau. Marchez vers le nord, sous le pont de Brooklyn d'abord, puis sous le pont de Manhattan. C'est là que se cache le DUMBO que je préfère.

Il y a une plage. Oui, une plage à Brooklyn, à dix minutes de la fameuse photo. Pebble Beach. Un demi-cercle de galets et de sable boueux, où des enfants viennent lancer des cailloux dans l'East River pendant que leurs parents les regardent depuis un banc en bois flotté. À marée basse, vous pouvez marcher dessus. Vous trouverez des éclats de verre poli, des fragments de poterie, parfois une vieille brique avec une marque encore lisible. C'est l'archéologie de poche du port de Brooklyn, accessible aux pieds nus, sans guide.

Plus loin, sous le pont de Manhattan, il y a Jane's Carousel. Un carrousel de 1922, restauré sur trois ans par une artiste de Brooklyn qui s'appelle Jane, et installé dans un pavillon de verre conçu par Jean Nouvel. Vous lisez ça : un carrousel français, restauré pendant trois décennies par une femme qui le faisait tourner dans son atelier le dimanche, abrité par un architecte français dans une boîte de verre transparente, au bord de l'East River, sous le pont de Manhattan. C'est une phrase entière de New York, condensée dans une scène. Et la plupart des gens passent devant sans monter dessus, parce qu'ils sont pressés de retourner faire la photo.

Montez. Trois dollars. C'est trois minutes de ralenti dans un pavillon de verre qui flotte au-dessus de l'eau, avec le pont au-dessus de vous, Manhattan en face, et le souffle des grues du port lointain. Trois minutes qui valent quarante-cinq photos.

Le bon moment pour venir, et celui qu'il faut fuir

Si vous voulez voir DUMBO sans la file de la photo, sans les groupes de mariages qui louent le quartier en arrière-plan, sans les sweatshirts I LOVE NY vendus à l'angle, voici ce que je vous conseille.

Venez tôt. Mais tôt vraiment. Sept heures, sept heures trente du matin en semaine. Les pavés sont mouillés par le passage des camions de nettoyage, l'air sent le café d'Almondine Bakery qui ouvre à six heures, les premiers livreurs déchargent. Vous aurez le quartier pour vous, et la lumière, oblique sur les briques rouges, est la plus belle qu'il offre.

Évitez le week-end. Le samedi entre onze heures et seize heures, DUMBO devient une foire. Mariées en blanc sur les pavés, étudiantes en vol pour la pose, une queue de cinquante personnes au Brooklyn Roasting Company. Le quartier ne respire plus. Il sert.

Venez en automne, ou en hiver précoce. En octobre et novembre, la lumière passe sous les ponts à un angle qui ne se reproduit pas ailleurs à New York. Les warehouses prennent une teinte presque toscane. En janvier, après une chute de neige, DUMBO devient un quartier de peinture, silencieux, où vous pouvez entendre le pont de Manhattan grincer sous le poids des wagons de métro qui le traversent.

Si vous restez plus d'une nuit, choisissez une rue résidentielle. Pour comprendre comment l'architecture industrielle se loge sous le pavé d'un quartier qui devient le vôtre, lisez aussi ce que change vraiment le quartier où vous dormez. DUMBO se voit mieux à pied le matin, café à la main, qu'en transit d'un quartier lointain.

La rue qu'on ne prend jamais

Tout le monde marche sur Washington Street. Tout le monde marche sur Water Street. Personne ne prend Pearl Street.

Pearl Street, c'est la rue parallèle à Washington, deux blocs à l'est. Une rue qui ne donne aucune photo connue, qui ne mène à aucune destination identifiée par Google Maps, qui n'apparaît dans aucun guide. Et c'est précisément pour ça qu'elle est intéressante.

Sur Pearl Street, vous verrez les warehouses sans la mise en scène. Des entrées de loft fermées, des escaliers de service en métal noir, des pots de plantes oubliés sur des fenêtres du troisième étage, un atelier de céramique au rez-de-chaussée où une femme tourne des bols sans lever les yeux. Vous croiserez deux personnes en quinze minutes. Vous entendrez vos pas sur les pavés.

C'est là que DUMBO est resté lui-même. Pas dans la vitrine de Washington Street. Dans le silence de Pearl Street, et de Jay Street, et de Bridge Street, ces rues que personne ne photographie parce qu'elles ne donnent rien de spectaculaire. Elles donnent autre chose. Elles donnent un quartier.

Marchez-y. Lentement. Sans téléphone. Vous comprendrez en dix minutes ce que la photo de Washington Street ne vous dira jamais.

Que faire vraiment à DUMBO, si vous n'avez pas trois heures à dépenser pour la photo

Voici, dans l'ordre, ce que je ferais si vous me demandiez à brûle-pourpoint comment passer une matinée à DUMBO.

  1. Café et amande chez Almondine Bakery, sur Water Street, vers huit heures. Pas en terrasse. Au comptoir, debout. Le serveur du matin connaît les habitués.
  2. Marche le long de Pearl Street vers le nord. Pas de carte. Laissez-vous porter par les briques.
  3. Arrêt à powerHouse Arena, sur Adams Street. Une librairie d'art et de photographie qui a survécu à toutes les vagues de gentrification. Ouvrez n'importe quel livre au hasard. Restez vingt minutes.
  4. Descente vers Brooklyn Bridge Park par Main Street. Vous passerez sous le pont de Manhattan. Levez les yeux. Vous verrez les rivets, les rails du Q train qui passe au-dessus, l'envers d'une ingénierie qu'on prend toujours en photo d'en bas.
  5. Pebble Beach, dix minutes. Trouvez un caillou. Mettez-le dans votre poche.
  6. Jane's Carousel. Trois dollars. Trois minutes. Aucune photo.
  7. Retour par le pont de Brooklyn à pied. Du côté Brooklyn vers Manhattan. La plupart des gens font l'inverse. Faites comme nous.

Cette matinée ne donne pas la photo Instagram. Elle donne un quartier dans la peau.

Ce que DUMBO m'a appris

La première fois que je suis venue à DUMBO, j'ai fait la photo. La deuxième, j'ai trouvé la photo ridicule mais je l'ai refaite quand même, par habitude. La troisième, je n'avais plus mon appareil, et j'ai compris.

Les quartiers de New York qui se laissent photographier facilement sont les quartiers qu'on quitte tôt. Vous y arrivez à dix heures, vous prenez la photo, vous repartez à onze. Vous croyez avoir vu le quartier. Vous avez vu un point de vue.

Les quartiers qu'on n'oublie pas, ce sont ceux où on a marché sans rien chercher. Où on s'est assis sur un banc qui n'avait rien de spécial, à côté d'une plante qui n'avait rien de spécial, et où, à un moment qu'on ne peut pas dater, on a senti que la ville respirait à notre rythme.

DUMBO est ce paradoxe. Le quartier le plus photographié de Brooklyn est aussi le moins regardé. Si vous y allez, faites le pacte avec vous-même de ne pas faire la photo. Ou de la faire en premier, vite, pour s'en débarrasser, puis de la mettre dans un dossier qu'on n'ouvre plus jamais. Puis de marcher.

Vous verrez. Le quartier change. Il vous voit. Et un matin, sur Pearl Street, à l'heure où le café d'Almondine refroidit dans votre main, vous lèverez les yeux et vous comprendrez pourquoi des artistes ont voulu, il y a cinquante ans, défendre cet endroit en lui donnant un nom laid.

Ils savaient quelque chose. Ils savaient que le quartier valait la peine d'être protégé. Pas pour la photo qu'il offrirait un jour. Pour le silence qu'il avait, à six heures et demie du matin, sous des ponts qui n'arrêtent jamais de gronder.

Si vous préparez votre tout premier séjour, commencez par ce qu'il faut comprendre avant votre premier New York. DUMBO en fait partie. Pas la photo de DUMBO. Le quartier.