Les jardins cachés de New York, ce vert qu'on ne soupçonne pas

On vous envoie à Central Park, à la High Line, à Washington Square. Personne ne vous parle des jardins discrets que New York laisse pousser entre ses murs, pour ceux qui savent pousser la porte.

Il existe, au cœur de Midtown, un mur d'eau haut de six mètres que presque personne ne regarde. Paley Park, 53e Rue Est, entre la Cinquième et Madison. Trois murs de lierre, une douzaine de chaises en métal, quelques honey locusts qui laissent filtrer une lumière miel. Et ce mur d'eau qui avale le bruit de la ville avec une obstination têtue. Vous entrez là un mardi à trois heures. Vous ressortez changé. Personne, autour de vous, ne sait que ce lieu existe. C'est précisément pour cela qu'il existe.

New York a la réputation de tout montrer. On vous promet Times Square, Central Park, la High Line, Washington Square. Et puis, quelque part entre deux gratte-ciels, la ville s'offre le luxe exact inverse: elle cache. Elle laisse pousser des jardins que les guides n'écrivent pas, qu'on ne voit pas depuis la rue, dont les habitants eux-mêmes, souvent, ignorent l'existence. Il m'a fallu des années pour apprendre à les repérer. C'est peut-être la leçon la plus précieuse que cette ville m'ait donnée: la vraie beauté de New York ne s'impose pas. Elle attend.

Ces pocket parks que Midtown n'avoue pas

Ils s'appellent pocket parks, comme si la ville avait réellement oublié quelque chose dans sa poche. Greenacre Park, sur la 51e Rue entre la Deuxième et la Troisième Avenue. Paley Park. Quelques autres, plus discrets encore. Ils partagent une anatomie: quinze à vingt mètres de large, entourés d'immeubles, ouverts sur la rue. Une rivière en miniature, des arbres en nombre juste suffisant, une rangée de tables. Et un silence qu'aucun parc de plus grande taille ne peut offrir, parce que les gros parcs attirent les foules, et que les foules, elles, font du bruit.

J'ai pris l'habitude de m'arrêter à Greenacre vers seize heures, quand la lumière se glisse entre les tours et transforme l'eau en lanterne mouvante. On y croise les mêmes visages chaque semaine: un homme en costume qui mange son sandwich debout, une femme qui corrige un manuscrit, un retraité qui ne lit pas vraiment son journal. Aucun regard ne se cherche. Aucun ne s'évite non plus. Il existe, entre ces habitués silencieux, le genre de pacte tacite qu'on ne passe qu'avec des inconnus.

Les pocket parks ne sont pas des parcs. Ce sont des pauses que la ville s'est laissées dans la dictée.

La plupart datent des années soixante et soixante-dix, construits grâce à une clause d'urbanisme new-yorkaise qui permet aux promoteurs de bâtir plus haut s'ils offrent, en échange, un espace public. C'est ainsi que Paley Park est né: William Paley, le patron de CBS, a dédié ce rectangle au souvenir de son père, sur un terrain qui abritait autrefois le Stork Club. Une boîte de nuit remplacée par un silence. On dit bien qui dirige une ville quand on regarde ce qu'elle choisit de démolir pour faire pousser un peu d'eau.

Les jardins que les habitants ont arrachés à la ville

Descendez maintenant. Sortez de Midtown, prenez la ligne 6 jusqu'à Astor Place, marchez vers l'est. Plus vous avancez, plus les rues maigrissent, plus les brownstones perdent leur vernis, plus les arbres reprennent leurs droits. Vous êtes dans l'East Village, ce quartier qui a passé un siècle à refuser qu'on lui dicte quoi que ce soit. Et c'est ici, dans les interstices de cet entêtement, que poussent les jardins que je préfère à New York.

Ils s'appellent community gardens. Soixante-dix-neuf parcelles, rien que dans le Lower East Side et l'East Village. Chacune est un territoire libre, né dans les années soixante-dix, quand les propriétaires de ces quartiers les abandonnaient plus vite que la ville ne pouvait les raser. Sur les terrains vagues laissés pour morts, les habitants ont fait pousser des tomates, des dahlias, des arbres à chat, des poulets. Puis ils se sont organisés pour refuser qu'on leur reprenne cette terre. Aujourd'hui, la plupart sont protégés par la ville. Ouverts au public, gratuits, tenus par des bénévoles qui vivent à trois rues de là.

La première fois que j'ai poussé le portail du 6BC Botanical Garden, sur la 6e Rue Est entre les avenues B et C, j'ai cru m'être trompée d'île. Sentiers en brique, mare à poissons, ginkgo majestueux, bancs cousus main, un poulailler improvisé. On entendait la rue à peine, quelque part derrière les feuillages. Je me suis assise. Je suis restée une heure. Personne ne m'a parlé, personne n'a souri, personne n'a demandé ce que je faisais là. C'était, précisément, le contraire d'un aéroport.

D'autres valent le détour pour des raisons qui leur sont propres:

Les horaires changent avec les saisons et les humeurs des bénévoles. Certains jardins ouvrent seulement le week-end, d'autres quelques heures en semaine. C'est une contrainte qui ressemble, elle aussi, à une leçon: on ne peut pas visiter ces lieux à n'importe quel moment. Il faut respecter leur rythme. Il faut venir quand ils sont prêts à recevoir, pas quand on a décidé, soi, d'être touriste.

Un jardin sur un toit, et personne ne le sait

Remontez maintenant. Prenez la ligne 1 jusqu'à la 96e Rue. Vous êtes dans l'Upper West Side, un quartier tellement résidentiel qu'on oublie parfois qu'il appartient encore à New York. Broadway, 97e, 98e. Entre les deux, du côté ouest de l'avenue, un immeuble qui n'a rien de remarquable. Une porte métallique. Un escalier intérieur. Et, au dernier étage, un jardin.

Le Lotus Garden est probablement le plus beau secret de Manhattan. Né en 1983, quand un groupe de résidents a convaincu un promoteur de leur céder le toit d'un nouvel immeuble en échange d'une clause de servitude perpétuelle, ce jardin couvre presque sept cents mètres carrés. Un bassin, des carpes, des treillis couverts de roses, des arbres adultes qui poussent directement dans la toiture. Une improbabilité rendue permanente par un acte notarié.

Il n'ouvre que le dimanche après-midi, d'avril à octobre. Deux heures. Pas d'entrée, pas de billet, pas de file. On sonne, on monte, on découvre. Les bénévoles qui tiennent le jardin habitent dans l'immeuble du dessous. Certains y jardinent depuis quarante ans. Ils vous montrent les plantes avec cette fierté tranquille qu'on réserve d'habitude à ses enfants. Je n'y suis allée que trois fois. Chaque fois, j'ai pleuré, sans savoir exactement pourquoi.

Il existe, sur l'île, d'autres jardins en hauteur. L'Elevated Acre, au 55 Water Street, dans le Financial District: un acre de pelouse au-dessus des voies du FDR, ouvert au public mais quasiment désert à cause de son entrée indéfendable (un escalier roulant anonyme entre deux tours). Les jardins suspendus du Met, ouverts l'été sur le toit du musée. Les roofs de certaines bibliothèques publiques que les locaux connaissent sans que les guides les mentionnent. Et, bien sûr, les jardins privés sur les toits des brownstones, qu'on ne voit que par accident, en levant les yeux au bon moment.

Les seuils invisibles

Il y a enfin cette dernière catégorie, la plus étrange, celle des jardins qui n'en sont presque pas, et qui sont peut-être les plus parfaits. Des lieux où l'intérieur devient extérieur, où l'extérieur entre en lévitation, où la frontière se dissout.

Le Ford Foundation Atrium, au 320 East 43rd Street, est probablement le plus beau lieu public que New York possède et que New York ignore. Un atrium de douze étages, entièrement vitré, un jardin tropical à l'intérieur, une symphonie de figuiers, de bambous et d'azalées. On y entre par la rue, sans formalité. On s'assoit sur l'un des bancs de pierre. On regarde la lumière descendre du ciel à travers les verrières. Le bâtiment a été construit en 1968 pour abriter la fondation philanthropique du constructeur automobile, et ses architectes, Kevin Roche et John Dinkeloo, ont voulu un jardin comme cœur, comme si l'organe vital d'une institution devait toujours être quelque chose qui respire.

À quelques blocs de là, les Tudor City Greens: deux micro-jardins posés de part et d'autre de la 42e Rue, juste au-dessus du FDR Drive, entre les vieux bâtiments néo-Tudor qui dominent l'East River. Des parterres de tulipes au printemps, des bancs couverts de glycines en mai, une vue plongeante sur le bâtiment des Nations Unies. Vous passez dix fois devant sans les voir, parce qu'ils sont perchés sur une passerelle qu'on emprunte rarement.

Un peu plus au sud, l'Irish Hunger Memorial, à Battery Park City, est un cas à part. Une parcelle de terre irlandaise véritable, transportée pierre par pierre, plantée de fleurs sauvages, inclinée vers l'Hudson, habitée par les ruines d'un cottage du comté de Mayo. Mémorial des famines du XIXe siècle, il est devenu, par accident, l'un des endroits les plus émouvants de la ville. On y monte par un tunnel éclairé, on en sort dans un champ de bruyère qui fait face aux gratte-ciels. L'effet de dépaysement n'a, à ma connaissance, pas d'équivalent à New York.

Ce que ces jardins m'ont appris sur New York

J'ai mis longtemps à comprendre ce qui les reliait tous. Paley et le 6BC, le Lotus et la fondation Ford, les Tudor Greens et l'Irish Memorial: qu'est-ce qui, exactement, les rend frères?

La réponse m'est venue un dimanche d'avril, assise sur un banc du Jefferson Market Garden, dans Greenwich Village, en regardant les tulipes ouvrir leurs pétales à la lumière. Tous ces jardins ont en commun d'avoir été décidés. Ils ne sont pas des espaces qu'on aurait laissés verts faute de pouvoir les bâtir. Ce sont des espaces que quelqu'un, à un moment, a choisi de préserver, de fabriquer, de défendre. Un philanthrope, un promoteur, un collectif d'habitants, une fondation, la ville elle-même après négociation. Ils sont des actes, pas des hasards.

Et c'est précisément ce qu'ils racontent de New York. Cette ville n'offre jamais la nature comme un dû. Elle la concède parce que quelqu'un s'est battu pour elle. Central Park a été arraché à des promoteurs qui voulaient y construire. La High Line a été sauvée par deux voisins qui refusaient qu'on démolisse une voie ferrée abandonnée. Les community gardens ont été défendus contre les bulldozers par des grand-mères qui s'enchaînaient aux portails. Chaque jardin est une bataille gagnée contre quelqu'un qui voulait y construire autre chose.

C'est pour cette raison qu'ils sont, aussi, plus intimes que les parcs classiques. Un jardin qu'on a dû défendre a la texture d'une victoire. On le sent dans la façon dont les bénévoles vous en parlent. Dans les petites plaques que les fondateurs ont posées. Dans l'ordre imparfait des plantations, qui est l'ordre de quelqu'un, pas d'un paysagiste municipal. On n'y entre pas comme dans un espace public. On y entre comme dans la maison de quelqu'un.

C'est peut-être la différence la plus juste que j'ai trouvée entre Paris et New York. À Paris, les jardins appartiennent à la ville, et la ville les offre à ses habitants. À New York, les jardins appartiennent aux habitants, et les habitants acceptent qu'on vienne y respirer. Ce n'est pas la même hospitalité.

Comment les trouver sans les abîmer

Je vais vous donner la règle la plus simple, puis quelques adresses de travail. La règle, d'abord: n'y allez pas en groupe. Jamais. Ces jardins ne supportent pas les bandes. Ils sont calibrés pour deux personnes, une personne seule, au maximum une famille qui parle à voix basse. Entrez comme vous entreriez dans une chapelle de village. Baissez la voix. Prenez une photo, pas trente. Asseyez-vous si vous en avez envie. Saluez la ou le bénévole qui garde la porte. Glissez un dollar dans le donation box. Repartez en laissant le lieu exactement dans l'état où vous l'avez trouvé.

Ensuite, quelques adresses pour commencer:

Il y en a d'autres. Beaucoup d'autres. Elizabeth Street Garden dans Nolita, le Secret Garden de la Bibliothèque publique, le Paley Center for Media's rooftop, les Heather Garden de Fort Tryon Park, les jardins du Cloisters. La liste est toujours incomplète. Elle est surtout mobile: certains jardins ferment, d'autres naissent, les community gardens perdent parfois une bataille que l'on croyait gagnée d'avance. C'est un tissu vivant, fragile, qu'il faut retraverser à chaque retour à New York. Avant votre premier voyage, notez-en trois. N'y allez qu'à un seul. Le reste attendra.

Car voilà, pour finir, le vrai secret de ces jardins. Leur pouvoir vient précisément du fait qu'ils ne s'imposent pas. Ils ne font pas concurrence à Central Park. Ils ne figureront jamais sur une couverture de magazine. Ils n'attirent pas, ils accueillent. Et c'est ce que New York m'a mis des années à m'apprendre, par ces petits lieux à chaque fois retrouvés: la ville la plus bruyante du monde garde, entre ses murs, un silence que rien ne remplace. Il suffit de savoir pousser la porte.