SoHo, le quartier qu'on traverse sans lever les yeux

On vous envoie à SoHo pour ses boutiques. Personne ne vous dit que le vrai SoHo se cache au-dessus des vitrines, dans la mémoire de ses artistes oubliés.

La première fois que je suis allée à SoHo, j'ai fait la même chose que tout le monde. J'ai marché Broadway, regardé les vitrines, traversé Spring Street en croyant comprendre le quartier. Il m'a fallu plusieurs visites pour réaliser que pendant tout ce temps, je n'avais regardé que ce que SoHo me vendait. Le vrai quartier était au-dessus de ma tête, et je ne l'avais jamais vu.

Personne ne vous dit ça en arrivant. On vous envoie à SoHo comme on vous envoie au Marais : pour les boutiques, l'esthétique léchée, les samedis qu'on photographie. On oublie de vous dire que les vitrines sont la version la plus récente d'une histoire qui en cache au moins trois autres. Et que pour la lire, il faut faire une chose que personne ne fait à New York : ralentir, se planter sur un trottoir, et lever les yeux.

Le quartier que personne ne regarde

À hauteur d'œil, SoHo est une vitrine. Au-dessus, c'est un musée.

Le quartier détient, à lui seul, la plus grande concentration d'architecture en fonte au monde. Près de deux cent cinquante immeubles, construits pour la plupart entre 1840 et 1880, alignent leurs façades ornées sur Greene Street, Mercer, Wooster et Broome. Des colonnes corinthiennes en série, des arcs en plein cintre qui se répètent comme des refrains, des frises classiques copiées des palais italiens et français. Ce que vous prenez pour de la pierre est en réalité du métal coulé, peint, vissé.

À l'époque, c'était une révolution industrielle. La fonte permettait de produire en série ce qui exigeait auparavant des sculpteurs : ornements, balustres, chapiteaux. On commandait sur catalogue. On choisissait son style, Renaissance vénitienne, Second Empire, néo-grec, comme on choisit aujourd'hui un papier peint. SoHo est devenu en quarante ans le quartier le plus moderne de New York. Et il l'est resté, par accident d'oubli.

Levez les yeux entre deux étages. Les fenêtres en arc, les bow-windows, les gardes-corps en fer ouvré ne sont pas là pour le décor. Ils racontent une époque où Manhattan croyait encore à la beauté comme à une fonction du commerce.

Hell's Hundred Acres

Avant d'être SoHo, le quartier n'avait pas de nom. Ou plutôt si, il en avait un, mais on préférait l'oublier : Hell's Hundred Acres. Cent acres d'enfer.

Dans les années cinquante, le quartier était un cimetière industriel. Les ateliers de confection avaient suivi le textile vers le Sud. Les usines fermaient une à une. Le soir, les rues se vidaient. Les pompiers connaissaient les lieux par cœur : les incendies y étaient si fréquents que les compagnies d'assurance avaient surnommé la zone d'après le nombre d'acres et la fréquence des sinistres.

Les autorités voulaient raser le quartier. Robert Moses, l'urbaniste qui aimait les autoroutes plus que les villes, projetait une voie expresse qui aurait coupé Lower Manhattan en deux et fait disparaître ce qu'il restait des entrepôts en fonte. Il a fallu la résistance acharnée de Jane Jacobs, l'écrivaine qui pensait que les villes vivantes ne se construisent pas à coups de bulldozer, pour que le projet soit abandonné en 1962. La même année, un urbaniste nommé Chester Rapkin publiait une étude sur cette zone industrielle au sud de Houston Street. Pour la simplifier, il l'appelait South of Houston. Le surnom est resté. Il ne dit pas grand-chose. Il a juste l'avantage de ne plus parler d'enfer.

Ce qui s'est passé ensuite n'aurait jamais dû être permis.

Les artistes qui ont inventé un quartier

Au milieu des années soixante, des artistes ont commencé à louer les lofts vides. Pas par choix esthétique. Par nécessité économique. L'East Village et Greenwich Village n'étaient déjà plus accessibles. Ils cherchaient de la place, de la lumière, et un loyer compatible avec leur mode de vie.

Ils l'ont trouvé. Plafonds de cinq mètres, fenêtres immenses, sols de bois dur qui supportaient n'importe quoi. Donald Judd s'est installé au 101 Spring Street, dans un immeuble en fonte qu'il a acheté pour rien et où il a inventé une partie du minimalisme américain. Gordon Matta-Clark découpait des maisons. Chuck Close peignait des visages géants dans un loft de Mercer. Plus tard, un jeune homme nommé Jean-Michel Basquiat allait fréquenter les galeries qui poussaient les unes après les autres dans les anciens entrepôts.

Il y avait un problème : tout cela était illégal. Le zonage interdisait l'habitation dans une zone industrielle. Les artistes vivaient en cachette, gardaient leurs lits derrière des tentures, fuyaient quand l'inspecteur passait. En 1971, la municipalité, lasse de poursuivre des peintres pour le délit d'exister, a légalisé la pratique. Les Joint Live-Work Quarters for Artists étaient nés. Il fallait une certification du Département des Affaires culturelles pour avoir le droit d'habiter là. SoHo devenait, sur le papier, un quartier d'artistes officiels.

En 1973, le quartier a été classé monument historique. Les façades en fonte, qu'on s'apprêtait à raser dix ans plus tôt, étaient désormais protégées.

Le piège de la désirabilité

Vous connaissez la suite. Vous l'avez peut-être lue ailleurs sur ce blog, parce que c'est l'histoire que New York raconte en boucle.

Les artistes ont rendu le quartier désirable. La désirabilité a attiré les galeries. Les galeries ont attiré les collectionneurs. Les collectionneurs ont attiré les marques. Et les marques, à un certain point, disons quand Prada a ouvert son flagship sur Broadway en 2001, ont attiré les loyers. Les artistes qui avaient inventé SoHo ne pouvaient plus s'y permettre un studio.

Les galeries ont commencé à partir vers Chelsea dans les années quatre-vingt-dix, transformant les anciens garages industriels en cubes blancs immaculés. C'est là, désormais, qu'on regarde l'art à New York. SoHo a gardé l'enveloppe et perdu le contenu. Les vitrines sont devenues celles d'Apple, de Chanel, d'Acne Studios. Le quartier qui avait été inventé par des gens qui ne pouvaient pas se payer Greenwich Village est devenu plus cher que tout ce qu'ils avaient fui.

C'est l'histoire qu'a aussi vécue Williamsburg, avec une génération de retard. C'est l'histoire qui se rejoue ailleurs, en ce moment, dans des quartiers que personne ne photographie encore. SoHo est le brouillon. Il a inventé le mode d'emploi de sa propre disparition, et la ville l'a recopié partout.

Lafayette, ou le souvenir français qu'on a oublié

Il y a une chose que peu de Français savent en visitant SoHo : le quartier a été, à un moment, presque le leur.

Lafayette Street, qui borde l'est du quartier, ne porte pas ce nom par hasard. C'est un hommage au général qui s'était battu aux côtés de Washington pendant la Révolution américaine et qui restait, dans la mémoire new-yorkaise du dix-neuvième siècle, une figure tutélaire. Mais ce n'est pas qu'une rue. À la fin des années 1800, ce coin de Lower Manhattan était un petit Paris improbable. Des familles françaises y tenaient des cafés, des boulangeries, des ateliers de confection. Les enseignes étaient bilingues. Certains théâtres jouaient en français.

Plus surprenant encore : l'ancien siège de la police de New York, sur Centre Street, a été directement inspiré de l'Hôtel de Ville de Paris. Vous pouvez encore le voir aujourd'hui, transformé en immeuble de luxe. Sa coupole, ses pilastres, sa façade en pierre claire ne mentent pas. C'est une carte postale de la République française posée à deux blocs de Chinatown.

Tout cela a disparu, bien sûr. Les vagues d'immigration ont remplacé d'autres vagues. Le quartier français s'est dissous dans les ateliers de confection italiens, qui se sont à leur tour dissous dans les lofts d'artistes, qui se sont dissous dans les boutiques de luxe. Mais quelque chose reste. Quand vous marchez sur Lafayette Street par un matin d'avril, et que la lumière tombe d'une certaine manière, vous pouvez l'entendre. Une langue qui n'est plus parlée mais que les pierres se rappellent.

Comment marcher SoHo autrement

Voici ce que je fais quand j'y retourne, et que je veux retrouver le quartier sous le quartier.

Je commence par Greene Street. Pas parce qu'elle est plus jolie que les autres, elles le sont toutes, mais parce qu'elle a gardé ses pavés d'origine. La rue se prend des chevilles. C'est exprès. Au dix-neuvième siècle, les charrettes lourdes roulaient mieux sur les pavés que sur le macadam. Les pavés ont survécu parce qu'on a oublié de les enlever. Levez les yeux entre Spring et Broome : la concentration de façades en fonte est presque comique. C'est le cœur du quartier, et il est invisible si vous regardez au niveau des vitrines.

Je passe par Mercer Street pour la lumière. Plus étroite, moins fréquentée, c'est là que les ombres tombent en oblique le matin et que les fire escapes dessinent des partitions sur les murs. Les artistes peignaient ici parce que les fenêtres au nord donnent une lumière constante, sans la fluctuation du soleil direct. Vous pouvez encore deviner, à travers certaines vitres dépolies, des ateliers qui n'ont pas été convertis en lofts de luxe.

Je m'arrête au 101 Spring Street, devant la maison de Donald Judd. La Judd Foundation l'a transformée en musée, et vous pouvez la visiter sur réservation. C'est l'un des rares endroits où vous verrez à quoi ressemblait un loft d'artiste de SoHo avant que SoHo ne devienne SoHo. Cinq étages, presque pas de cloisons, des œuvres laissées exactement là où Judd les avait posées. Le silence d'un atelier qui a survécu à son propre quartier.

Je termine sur Wooster Street, devant The Drawing Center. C'est l'une des dernières institutions artistiques sérieuses de SoHo, et elle expose encore du dessin contemporain dans un ancien entrepôt en fonte. C'est gratuit, ou presque, et c'est l'une des dernières choses que SoHo continue à faire pour les bonnes raisons.

Si c'est votre premier voyage à New York, je ne vous enverrai pas à SoHo en priorité. C'est un quartier qui se mérite. Pas parce qu'il est difficile, mais parce qu'il faut déjà avoir un peu marché la ville pour comprendre ce qu'il a perdu et ce qu'il garde.

Ce que SoHo enseigne quand on lève la tête

Tous les quartiers de New York racontent une histoire. SoHo en raconte plusieurs en même temps, empilées les unes sur les autres, et c'est en cela qu'il est unique.

À hauteur de trottoir : le quartier des marques. Vitrines parfaites, employés en uniforme, sacs en papier cartonné qu'on emporte comme des trophées.

Au premier étage : les ateliers et les bureaux qui ont remplacé les studios d'artistes, mais qui se cachent derrière les mêmes fenêtres en arc.

Au deuxième et au-dessus : les lofts résidentiels où vivent encore quelques rescapés de l'époque héroïque, à côté de financiers qui ont acheté leur appartement à dix millions de dollars parce qu'ils trouvent le quartier « créatif ».

Au sommet : les façades elles-mêmes. La fonte du dix-neuvième siècle, les ornements oubliés, les frises copiées sur Florence et Paris.

Ce que SoHo enseigne, ce n'est pas une morale sur la gentrification. Ce n'est même pas un avertissement. C'est plus simple, et plus dur. C'est qu'une ville n'a pas une histoire, elle en a plusieurs, qui coexistent à des hauteurs différentes, et qu'il faut apprendre à les voir toutes en même temps si on veut comprendre quelque chose.

J'ai mis du temps à apprendre ça. Trop longtemps, j'ai marché à hauteur d'œil. C'est SoHo qui m'a appris à lever la tête. Et depuis, je n'arrive plus à m'arrêter. Sur Mercer ou Greene, mais aussi partout ailleurs dans la ville. Sur les façades du Lower East Side, sur les corniches de Harlem, sur les water towers qu'on oublie jusqu'à ce qu'un coucher de soleil les éclaire. Sur les jardins cachés qui poussent à dix mètres au-dessus du trottoir et que personne ne soupçonne.

New York se lit en levant les yeux. SoHo est l'endroit où je l'ai compris. Et chaque fois que j'y retourne, le quartier me redonne la même leçon, calmement, sans hausser le ton, comme si lui aussi savait que je vais oublier.