Staten Island, le borough que New York préfère oublier

On vous envoie sur le ferry pour la vue gratuite. Personne ne vous dit ce qu'il y a au bout de la traversée, ni pourquoi presque personne ne descend du bateau.

Il y a un moment, quand le ferry orange approche du quai de St. George, où il faut prendre une décision. Vous avez fait la traversée, vous avez photographié la Statue de la Liberté qui passait à votre gauche, vous avez senti le vent salé. Le bateau ralentit. Les portes vont s'ouvrir. Et autour de vous, presque personne ne se lève. Les voyageurs restent assis, leur téléphone à la main, attendant le ferry suivant qui les ramènera vers Manhattan. Comme si Staten Island n'était pas une destination, mais une simple excuse pour la traversée.

J'ai longtemps fait partie de ces gens qui ne descendaient pas. Le ferry de Staten Island est gratuit, légendaire, c'est ce qu'on lit partout. On nous parle de la vue qu'il offre sur le sud de Manhattan, de l'instant où la statue passe à votre gauche et où tout New York semble se mettre en pose pour vous. Ce qu'on ne nous dit pas, c'est qu'à l'autre bout, il existe un borough que cette ville fait semblant de ne pas avoir. Et qu'il faut un peu de courage, ou beaucoup de curiosité, pour finir par y poser le pied.

Le ferry qu'on prend pour ne pas arriver

Vingt-cinq minutes de traversée. Vingt-cinq millions de passagers par an, en moyenne. Et la majorité d'entre eux, surtout les visiteurs, font le voyage pour ne pas arriver. Ils prennent le bateau à Whitehall Terminal, ils profitent de la vue, et ils repartent immédiatement. Le ferry est devenu une attraction sans destination, comme un manège qui aurait oublié qu'il était censé mener quelque part.

C'est révélateur de quelque chose. New York a cinq boroughs, et tous n'occupent pas la même place dans l'imaginaire collectif. Manhattan est le centre, évidemment. Brooklyn est la nouvelle frontière cool. Queens est le borough authentique qu'on commence à entrevoir. Le Bronx est celui qu'on apprend à ne plus craindre. Et puis il y a Staten Island. Le cinquième. Celui dont on parle si peu qu'il pourrait disparaître sans que personne, en dehors de ses habitants, ne s'en aperçoive vraiment.

C'est presque arrivé, d'ailleurs. En 1993, les habitants de Staten Island ont voté à 65% pour faire sécession et redevenir une municipalité indépendante de New York. Le vote a été ignoré, pour des raisons constitutionnelles. Mais l'intention était claire. Le borough oublié voulait formaliser son oubli. Préférait être une petite ville à part entière plutôt qu'une banlieue silencieuse de la grande sœur Manhattan.

Ce qui se passe quand on descend du bateau

La première chose qui frappe, quand on pose enfin le pied à St. George, c'est le silence. Pas un silence d'absence, mais un silence d'épaisseur différente. New York est une ville où l'on ne s'entend plus penser. Staten Island est une ville où l'on s'entend respirer.

Les rues qui montent depuis le terminal sont calmes. Pas mortes, calmes. Il y a des écoles, des cafés, des familles qui poussent des landaus. Une grand-mère parle russe au téléphone sur un banc. Un livreur de pizza traverse au feu rouge avec l'assurance de quelqu'un qui sait qu'aucune voiture ne va le surprendre. Il y a même des arbres qui font de l'ombre sur le trottoir, et l'on se rend compte qu'à Manhattan, ce simple fait avait fini par nous paraître exotique.

J'ai marché jusqu'à la promenade qui borde la mer, derrière la station de ferry. C'est l'une des plus belles promenades de la ville, et l'une des moins fréquentées. La vue sur Manhattan est plus complète qu'on ne le croit, parce qu'on la voit de loin, dans son entier, comme on regarde un tableau. La skyline n'est plus une chose à laquelle on appartient. Elle redevient ce qu'elle a toujours été pour ceux qui l'observent depuis l'extérieur, une rumeur de verre et d'acier, posée sur l'eau, étrangement immobile.

C'est là, sur ce trottoir au bord de l'Atlantique, que j'ai compris pour la première fois ce que Staten Island offrait vraiment. Pas un quartier de plus à cocher. Une distance. Une perspective. Le seul endroit de New York d'où l'on peut voir New York comme un visiteur la verrait pour toujours.

Snug Harbor, la mémoire que personne ne réclame

Si Staten Island avait un cœur secret, ce serait Snug Harbor. Une heure de bus depuis le terminal, ou une longue marche le long de la rive. Le détour vaut chaque minute.

Le lieu a une histoire qui ressemble à un conte. Au début du dix-neuvième siècle, un marchand new-yorkais, Robert Richard Randall, a légué sa fortune pour créer une maison de retraite réservée aux marins âgés. Pas un asile. Pas un hospice. Un domaine entier, avec ses jardins, sa chapelle, son théâtre, son cimetière. Les marins qui avaient passé leur vie en mer pouvaient finir leurs jours ici, à regarder les bateaux passer dans le détroit, à boire leur whisky du soir sous des galeries grecques. L'endroit s'appelait Sailors' Snug Harbor. Pour la traduction la plus juste, on pourrait dire « le port confortable des marins ». Une promesse architecturale faite à des hommes qui n'avaient pas de maison.

Aujourd'hui, les marins sont partis. Snug Harbor est devenu un centre culturel, un jardin botanique, un musée. Les bâtiments grecs en pierre claire, alignés sur une pelouse qui descend vers la mer, sont toujours là, intacts, presque irréels. On y trouve un jardin chinois, un jardin de roses, un jardin médicinal, un labyrinthe de buis. C'est l'un des secrets les mieux gardés de New York, et c'est aussi l'un de ses plus émouvants. Parce que ces jardins cachés n'ont pas été créés pour attirer les visiteurs. Ils ont été créés pour donner aux marins une dernière vision de beauté avant qu'ils ne ferment les yeux.

J'y suis allée un samedi de mars, juste avant que les magnolias ne s'ouvrent. Il y avait peut-être douze personnes dans tout le domaine. Une mère avec sa fille, un couple âgé sur un banc, deux étudiants qui dessinaient. Aucun bus de visiteurs. Aucune file d'attente. Le silence qu'on imagine dans les peintures hollandaises du dix-septième siècle, ce silence où l'on entend la lumière tomber sur les feuilles. C'est ça, Snug Harbor. C'est cela aussi, Staten Island.

Une autre New York, plus tendre, plus lente

Au-delà de Snug Harbor, le borough s'étend encore. Quatre cent quarante kilomètres carrés, ce qui est plus que Manhattan, Brooklyn et le Bronx réunis. Il y a des quartiers résidentiels qui ressemblent à du New Jersey, des zones industrielles qui rappellent le Rust Belt, des forêts protégées plus grandes que Central Park. Il y a même un cimetière de bateaux abandonnés, à Rossville, où des coques rouillées émergent de la vase comme des fossiles. Si vous aimez les paysages que la ville n'a pas réussi à effacer, ce coin-là vaut le détour.

Et puis il y a Tottenville, à l'extrême sud. C'est officiellement le point le plus méridional de l'État de New York. On y trouve une plage, des maisons en bois peintes en blanc, un phare. Le métro n'y va pas. Aucun visiteur n'y va. C'est l'endroit où New York oublie d'être new-yorkais, et c'est exactement ce qui le rend précieux.

Entre St. George et Tottenville, il existe un Staten Island Railway qui parcourt l'île du nord au sud. Le ticket est gratuit si l'on prend le train aux extrémités. Le voyage dure quarante-cinq minutes. À travers la fenêtre, on voit défiler des banlieues pavillonnaires, des gares désertes, des arbres en fleurs au printemps, parfois la mer entre deux maisons. C'est le métro le plus calme de la ville, et il porte en lui quelque chose que les six autres lignes ont depuis longtemps perdu. Une forme de patience.

Pourquoi le ferry, finalement, est une histoire vraie

J'aimais beaucoup le pont de Brooklyn avant de comprendre Staten Island. Je le trouvais émouvant parce qu'il reliait deux mondes. Maintenant, je trouve le ferry plus émouvant encore, parce qu'il relie un monde à son ombre.

Quand vous repartez de St. George, en fin d'après-midi, le soleil descend derrière les tours de Manhattan. Le ciel devient orange, puis rose, puis violet. Le bateau glisse sur l'eau. La statue passe à votre droite cette fois, et vous comprenez quelque chose que personne ne vous avait dit. Ce qui rend la traversée magnifique, ce n'est pas la vue sur Manhattan. C'est le mouvement entre deux choses. C'est le fait de quitter quelque part, et de se diriger vers ailleurs. Staten Island donne sens à la traversée parce qu'elle est, à chaque trajet, le « ailleurs ».

Si vous restez à bord pour ne jamais arriver, vous ratez la moitié du sens. Vous prenez un voyage et vous le réduisez à une attraction. C'est dommage. Pas pour Staten Island, qui se passe très bien des visiteurs. Pour vous.

Ce qu'un borough oublié finit par enseigner

Toutes les villes ont leurs angles morts. New York a Staten Island. Paris a ses banlieues nord. Londres a Croydon. Il y a toujours, dans le récit officiel d'une métropole, un endroit qu'on a appris à ne pas regarder. C'est presque toujours l'endroit où la ville révèle ce qu'elle préfère taire.

Staten Island me fait penser que New York, malgré son énergie, sa diversité, sa modernité, garde une hiérarchie ancienne. Manhattan reste le sommet. Les autres boroughs valent dans la mesure où ils complètent Manhattan, l'enrichissent, l'amplifient. Staten Island, elle, ne complète rien. Elle existe à côté. Elle pourrait disparaître demain et le récit dominant de New York continuerait. C'est précisément ce qui la rend, à mes yeux, indispensable.

Il faut un cinquième borough qui résiste à la légende. Qui rappelle que la ville n'est pas qu'une scène pour ses propres mythes. Qu'elle a aussi des banlieues, des marins fatigués, des magnolias qui s'ouvrent en silence dans des jardins que personne ne visite. Sans Staten Island, New York se prendrait au sérieux. Avec elle, la ville garde un peu d'humilité, un peu de respiration, un peu de cette part d'elle-même qui n'a pas besoin du regard des autres pour exister.

Si c'est votre premier voyage à New York, je ne vous enverrai pas à Staten Island en priorité. Vous avez assez à faire avec Manhattan, Brooklyn, et tout ce qui se révèle au fil des jours. Mais si vous revenez une deuxième fois, si vous avez déjà un peu marché la ville, prenez le ferry un matin tôt. Descendez. Marchez jusqu'à Snug Harbor. Asseyez-vous dans le jardin chinois. Écoutez ce silence qui ne ressemble à aucun autre silence à New York.

Vous comprendrez ce que la ville cache à ceux qui restent à bord. Vous comprendrez aussi, peut-être, ce qu'elle vous cachait à vous, depuis le début.