Greenwich Avenue, jeudi matin, sept heures et demie. Je sors du métro à la station 14th Street et l'air change. Pas la température, pas l'humidité, pas le bruit. L'odeur. Une couche de café qui s'échappe d'un deli, une couche de fleurs fraîches dans un seau en plastique sur le trottoir, une couche de bagels qui sortent du four une rue plus loin. Et derrière tout ça, comme une basse continue, l'odeur du béton chaud, des poubelles d'hier, et de quelque chose d'indéfinissable qui n'existe nulle part ailleurs. Je ferme les yeux trois secondes. C'est New York. Je suis revenue.
On vous prévient pour le bruit. On vous prévient pour la foule, pour les prix, pour la rudesse des gens. Personne ne vous prévient pour les odeurs. Personne ne vous dit qu'à New York, ce sont elles qui vont vous traverser le plus profondément, qui vont s'accrocher à vos vêtements, à votre peau, à votre mémoire. Personne ne vous prépare au fait qu'un soir, des années plus tard, en passant devant une fleuriste à Lyon ou un boulanger à Bruxelles, vous serez ramenée d'un coup sur ce trottoir de la 14e rue. Et que votre corps se souviendra avant votre tête.
L'odorat est le sens qu'on oublie de raconter. C'est aussi le seul qui ne triche pas. Une photo de New York peut vous mentir. Une odeur, jamais.
Le matin a son parfum, et il est universel
Le matin new-yorkais commence par le café. Pas le café qu'on commande chez Blue Bottle ou chez Stumptown, celui des bodegas. Le coffee regular, dans son gobelet en carton bleu et blanc à motif grec, avec deux sucres et un nuage de crème, qui coûte deux dollars et qui sent comme rien d'autre au monde. C'est une odeur de torréfaction industrielle, légèrement brûlée, généreuse, sans prétention. On ne la cherche pas. Elle vous trouve.
À sept heures, devant les delis de Manhattan, il y a un instant qui se répète à l'identique d'un quartier à l'autre. Le tenant du bodega sort les seaux de fleurs. Tulipes en mars, pivoines en mai, tournesols en août. À côté, les caisses de fruits : oranges, citrons, parfois mangues, parfois pamplemousses. L'air sent immédiatement plus vivant. Et puis quelqu'un ouvre la porte du café, et la chaleur sort, et avec elle l'odeur du beurre des bagels qu'on toaste, du fromage à la crème, de l'omelette aux épinards qu'on prépare à la commande. Tout ça en l'espace de trente secondes, sur un trottoir où vous attendez de traverser.
J'ai longtemps pensé que les bodegas étaient un détail pratique de la vie new-yorkaise. J'ai mis des mois à comprendre qu'elles étaient un sanctuaire olfactif. Le matin à New York se respire avant qu'on le voie. Et il se respire surtout là, devant ces petites épiceries qui ont la générosité de mettre leurs marchandises dehors.
Le métro, cette signature qu'on apprend à ne plus craindre
Il faut le dire honnêtement : le métro de New York sent. Pas toujours bien. En été, sur certaines lignes, il sent même fort. C'est une odeur composite, faite de chaleur retenue dans le tunnel, de freins surchauffés, d'humidité qui stagne, et de toutes les humanités qui passent. Personne n'aime cette odeur la première fois. Et puis, sans qu'on s'en aperçoive, elle devient familière. Puis presque tendre.
Le métro a son propre vocabulaire olfactif. Il y a l'odeur métallique des wagons climatisés en hiver. L'odeur du caoutchouc chaud des pneus sur la ligne F en juin. L'odeur des marrons grillés en bas des escaliers de la 42e rue en novembre. L'odeur du pretzel mou que vend un homme en gilet jaune devant les portes de Grand Central. L'odeur du parfum trop puissant d'une femme qui descend du R à 28th Street, et qui reste suspendue trois minutes après son passage.
Ce que m'a appris le métro de New York, ce n'est pas seulement l'art du déplacement. C'est aussi celui de l'acceptation. Une ville qui s'offre à votre nez n'est pas une ville qui vous flatte. C'est une ville qui vous fait confiance pour ne pas vous en aller au premier inconfort.
La rue cuisine, et tout le monde respire
À Manhattan, l'odeur du halal cart qui mijote depuis sept heures du matin devient, vers midi, l'un des marqueurs olfactifs les plus puissants de la ville. Le mélange de poulet grillé au cumin, de riz jaune au safran de pacotille, et de sauce blanche aillée qu'on aspergerait volontiers sur du gravier, cette odeur traverse trois blocs. Vous pouvez la suivre sans plan. Vous savez qu'au bout, il y aura un homme en tablier, une file d'attente, et un repas à dix dollars qui dépassera ce que vous mangerez dans la plupart des restaurants.
À deux pas, il y a la pizzeria à la part. La porte s'ouvre et l'odeur de pâte cuite, d'origan, d'huile chaude, frappe d'un coup. C'est presque physique. C'est une odeur qui décide pour vous.
Et puis il y a les pretzels qu'on vend dans les chariots à roulettes près des musées, qui sentent moins bon qu'ils n'ont l'air. Les marrons grillés des vendeurs de la 5e avenue en hiver, dont le parfum porte loin. Les beignets à la vapeur de Mott Street, à Chinatown, qui ont leur propre logique olfactive : sucrés, légèrement aigres, vivants.
Les marchés de New York, eux, sentent autre chose. Le Union Square Greenmarket le samedi matin sent les pommes en automne, les pêches en juillet, les herbes coupées toute l'année. À Essex Market sur le Lower East Side, l'odeur change tous les trois mètres : épices indiennes, fromages affinés, poissons sur glace, tortillas mexicaines qu'on chauffe à la plancha. Une ville se révèle à ce qu'elle accepte de sentir en public.
Les saisons new-yorkaises portent chacune leur parfum
À Paris, les saisons changent la lumière. À New York, elles changent l'air.
Le printemps, c'est l'odeur des cerisiers en fleurs du Brooklyn Botanic Garden vers la mi-avril. C'est aussi celle, plus discrète, des magnolias roses qui poussent devant certaines brownstones de l'Upper West Side. C'est l'odeur du bois mouillé après les premières pluies de mars, l'odeur du lilas dans les rues plus arborées du Village, l'odeur de l'herbe coupée à Central Park le premier samedi vraiment chaud.
L'été, c'est l'odeur de l'asphalte qui chauffe. C'est une odeur qu'on n'aime pas raconter, mais qui définit la ville aussi bien que ses gratte-ciels. C'est aussi celle des camions de glace pilée à la mangue qui s'arrêtent dans les quartiers latinos, celle du chlore des piscines publiques, celle de la pluie d'orage qui tombe d'un coup et qui fait sortir une vapeur tiède du béton.
L'automne, à New York, c'est l'odeur des feuilles mortes dans Central Park et Prospect Park, mais c'est surtout l'odeur du café à la citrouille que tout le monde dit détester et que tout le monde finit par commander. C'est l'odeur du bois qui brûle dans les premières cheminées des brownstones, perceptible la nuit dans les rues résidentielles. C'est l'odeur, brève et magnifique, du gingembre qu'on infuse dans les bars d'East Village au mois d'octobre.
L'hiver, c'est l'odeur du sel qu'on jette sur les trottoirs avant la neige. C'est l'odeur de la laine humide dans les wagons de métro bondés. C'est l'odeur du chocolat chaud chez City Bakery quand il fait moins dix dehors et que la buée recouvre les vitres. C'est aussi, paradoxalement, l'absence d'odeur : le froid efface tout. Pendant trois mois, la ville sent moins. C'est un soulagement, et c'est une perte.
Ce qu'on ne raconte pas dans les guides
Il faut être honnête. New York sent aussi les choses qu'on n'écrit pas sur les cartes postales.
Les ordures empilées sur les trottoirs les soirs de ramassage, surtout en août. L'urine séchée dans certains escaliers de métro. Les odeurs animales du Meatpacking District qui, par bouffées, rappellent ce que le quartier était avant les boutiques. Les fumées de bus qui s'attardent dans les rues étroites du Financial District. Les bouches d'égout qui exhalent en juillet quelque chose qui n'a pas de nom poli.
Personne n'aime ces odeurs. Mais elles font partie de la signature olfactive de New York, autant que le café et les fleurs. Une ville propre ne raconte rien. Une ville qui sent fort, dans ses bons comme dans ses mauvais moments, vous fait sentir que vous êtes vivante au milieu de quelque chose de réel. C'est inconfortable. C'est aussi pour ça qu'on revient.
J'ai souvent pensé que New York, comme certaines personnes, ne supporte pas qu'on l'aime à moitié. Si vous ne pouvez pas supporter ses odeurs, vous ne pourrez pas supporter le reste non plus.
La géographie olfactive change d'un quartier à l'autre
Marchez d'est en ouest dans Manhattan et vous traverserez quatre ou cinq pays olfactifs.
Chinatown sent les soupes au porc qui mijotent depuis des heures, les nouilles fraîches, les durians qu'on n'a pas le droit de mettre dans le métro, le thé jasmin, l'encens dans les boutiques. Le quartier qui refuse de disparaître est aussi celui qui refuse de masquer ce qu'il cuit.
Le Lower East Side sent les pickles en saumure de chez Russ & Daughters, les bagels de chez Kossar's, le pastrami qu'on tranche à la main dans certaines delicatessens centenaires. C'est une mémoire juive ashkénaze qui résiste, par les narines plus encore que par les vitrines.
Little Italy, ce qu'il en reste, sent les sauces tomate longues, le basilic frais, la mozzarella de Di Palo. Le Village sent les croissants de Patisserie Claude, le savon des boutiques d'aromathérapie, le poulet rôti des bistrots. Chelsea sent les fleurs des marchés en gros près de la 28e rue, et les peintures fraîches des galeries qui changent d'exposition.
Et puis il y a les boroughs. Queens, où Jackson Heights sent l'Inde, où Astoria sent la Grèce, où Flushing sent la Chine du Sud. Brooklyn, où Williamsburg sent les saumures et les croissants bruns d'un côté, et les saucisses polonaises de Greenpoint de l'autre. Le Bronx, où Arthur Avenue sent l'Italie de Brooklyn qui n'existe plus, et où Belmont sent les fromages affinés dans la cave de Mike's Deli.
Une carte de New York par les odeurs serait plus précise qu'une carte par les ethnies, par les revenus, ou par les loyers. Elle dirait la vérité.
Ce qu'on emporte sans le savoir
Le plus étrange, c'est qu'on ne le sait pas sur le moment.
Vous traversez New York pendant trois jours, dix jours, un mois. Vous photographiez les buildings. Vous prenez des notes sur les restaurants. Vous achetez peut-être un livre, un t-shirt, un magnet. Et puis vous rentrez. Et pendant deux semaines, rien. Vous racontez votre voyage à vos amis comme tout le monde : Times Square trop chargé, Central Park magnifique, le métro étonnamment efficace.
Et puis un soir, six mois plus tard, dans un café qui n'a rien à voir, vous croisez l'odeur d'un café filtre un peu trop tiré dans un gobelet en carton. Ou bien c'est l'odeur d'une fleur, ou de pneus chauds, ou de pluie qui tombe sur un trottoir bétonné. Et tout revient. Pas les images. Les sensations. La fatigue dans vos jambes après une journée à marcher. Le froid mouillé du métro en sortant d'une chaleur orageuse. La gentillesse étrange d'un inconnu qui vous a tenu la porte d'un deli un mardi pluvieux d'octobre.
C'est l'effet Proust, multiplié par huit millions d'habitants. On comprend ce que la ville nous a fait souvent en la quittant. Et l'un des outils les plus puissants de cette compréhension, c'est l'odorat, ce sens qu'on dédaigne sur le moment et qui archive tout en silence.
J'ai un ami qui dit qu'il sait qu'il a vraiment vécu quelque part le jour où il peut, les yeux fermés, en reconnaître l'odeur. À cette aune, je peux dire que j'ai vécu à New York. Je peux toujours, sept ans après, fermer les yeux et la reconvoquer.
Si c'est votre premier voyage à New York
Si c'est votre premier voyage à New York, voici ce que personne ne vous dira et que je vous dis.
Ne mettez pas trop de parfum. Vous allez le perdre dans le premier deli que vous croiserez, et c'est tant mieux. New York vous offre sa propre eau de toilette, gratuitement, partout, et elle est plus complexe que n'importe quel flacon.
N'essayez pas de filtrer ce que vous sentez. Ne portez pas la main à votre nez dans le métro en été. Respirez. C'est ça que vous êtes venue chercher, même si vous l'ignoriez. Une ville qui sent fort est une ville qui n'a pas peur d'elle-même.
Arrêtez-vous, le matin, devant un bodega. N'achetez rien si vous n'avez pas faim. Restez dix secondes. Respirez les fleurs, l'agrume, le café, le pain. Mémorisez. Ce sera, plus tard, l'une des choses que vous regretterez le plus.
Et surtout, donnez-vous le droit d'avoir le nez chatouillé par certaines odeurs moins flatteuses. C'est aussi à ça qu'on reconnaît qu'on est arrivé. Une carte postale de New York est lisse. La ville, elle, est rugueuse, et ça commence par l'air. Si vous voulez en savoir plus, j'ai écrit ailleurs ce qu'il faut vraiment comprendre avant de partir.
La mémoire du nez, plus longue que celle des yeux
L'odorat est notre mémoire la plus ancienne. C'est aussi la plus honnête. Quand on vous dira, dans dix ans, que vous n'êtes jamais retournée à New York depuis votre voyage, vous saurez quelque chose que vos interlocuteurs ne sauront pas : que vous y êtes restée, en partie, par les narines. Que dans un coin de votre cerveau, sous des couches d'autres souvenirs, il y a une signature olfactive complète de Greenwich Avenue à sept heures et demie du matin, du wagon F à dix-huit heures un mardi de juillet, du Greenmarket d'Union Square un dimanche d'octobre.
Ce que les odeurs de New York m'ont fait, c'est ceci : elles m'ont fabriqué une seconde nationalité dont je ne peux pas montrer le passeport, mais dont je suis sûre. Quand on me demande où j'ai vécu, je peux répondre en mots. Mais c'est quand je passe devant une fleuriste au coin d'un trottoir parisien, et que le bouquet sent ce qu'il sentait à Manhattan, que je sais vraiment.
C'est ça, New York. Une ville qui vous fait sa place sans vous demander si vous la voulez. Une ville qui s'incruste, par tous les sens, mais surtout par celui-là. Une ville qu'on emporte avec soi, sans s'en apercevoir. C'est aussi de cette manière que les bruits finissent par vous manquer : la ville s'installe dans tous les sens à la fois, et elle n'en sort plus.
Et c'est peut-être pour ça qu'on revient. Pas pour la revoir. Pour la respirer encore.